Jeudi 3 juillet 2008
[1] Nietzsche, Le Gai savoir (trad. Albert, Mercure de France, 1901, p. 229, ou collection "Idées", Gallimard, p. 284)  :

« Le plus important des événements récents — la « mort de Dieu », le fait que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard, sont assez aigus et assez fins pour percevoir ce spectacle ; un soleil semble s’être couché, une vieille et profonde confiance s’être changée en doute : c’est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus vieux.

On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a déjà fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte — pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple, toute notre morale européenne.

Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous, qui donc aujourd’hui la devinerait assez pour être l’initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une obscurité qui n’eurent probablement jamais leurs pareils sur la terre ?

Nous-mêmes, nous autres devins de naissance, qui restons comme en attente sur les sommets, placés entre hier et demain, haussés parmi les contradictions d’hier et de demain, nous autres premiers-nés, nés trop tôt, du siècle à venir, nous qui devrions apercevoir déjà les ombres que l’Europe est en train de projeter : d’où cela vient-il donc que nous attendions nous-mêmes, sans un intérêt  véritable, et avant tout sans souci ni crainte, la venue de cet obscurcissement ? Nous trouvons-nous peut-être encore trop dominés par les premières conséquences de cet événement ? — et ces premières conséquences, à l’encontre de ce qu’on pourrait peut-être attendre, ne nous apparaissent nullement tristes et assombrissantes, mais, au contraire, comme une espèce de lumière nouvelle, difficile à décrire, comme une espèce de bonheur, d’allègement, de sérénité, d’encouragement, d’aurore…

En effet, nous autres philosophes et « esprits libres », à la nouvelle que « le Dieu ancien est mort », nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; notre cœur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, d’appréhension et d’attente, — enfin l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis ; la mer, notre pleine mer, s’ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n’y eut-il jamais une mer aussi pleine. »

[2] Spinoza, Traité théologico-politique, premières pages :

« Si les hommes avaient le pouvoir d’organiser les circonstances de leur vie au gré de leurs intentions, ou si le hasard leur était toujours favorable, ils ne seraient pas en proie à la superstition. Mais on les voit souvent acculés à une situation si difficile, qu’ils ne savent plus quelle résolution prendre ; en outre, comme leur désir immodéré des faveurs capricieuses du sort les ballotte misérablement entre l’espoir et la crainte, ils sont en général très enclin à la crédulité. Lorsqu’ils se trouvent dans le doute, surtout concernant l’issue d’un événement qui leur tient à cœur, la moindre impulsion les entraîne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; en revanche, dès qu’ils se sentent sûrs d’eux-mêmes, ils sont vantards et gonflés de vanité. Ces aspects de la conduite humaine sont, je crois, fort connus, bien que la plupart des hommes ne se les appliquent pas… En effet, pour peu qu’on ait la moindre expérience de ceux-ci, on a observé qu’en période de prospérité, les plus incapables débordent communément de sagesse, au point qu’on leur ferait injure en leur proposant un avis. Mais la situation devient-elle difficile ? Tout change, ils ne savent plus à qui s’en remettre, supplient le premier venu de les conseiller, tout prêts à suivre la suggestion la plus déplacée, la plus absurde ou la plus illusoire ! D’autre part, d’infimes motifs suffisent à réveiller en eux soit l’espoir, soit la crainte. Si, par exemple, pendant que la frayeur les domine, un incident quelconque leur rappelle un bon ou mauvais souvenir, ils y voient le signe d’une issue heureuse ou malheureuse ; pour cette raison, et bien que l’expérience leur en ait donné cent fois le démenti, ils parlent d’un présage soit heureux, soit funeste. »

[3] Maimonide, Guide des égarés, II, 36 :

« Sache que la prophétie, en réalité, est une émanation de Dieu, qui se répand, par l’intermédiaire de l’intellect actif, sur la faculté rationnelle d’abord, et ensuite sur la faculté imaginative ; c’est le plus haut degré de l’homme et le terme de la perfection à laquelle son espèce peut atteindre, et cet état est la plus haute perfection de la faculté imaginative. »

[4] Maimonide, Traité des huit chapitres (trad. cit., p. 647) :

« La partie imaginative est la faculté qui conserve les impressions des choses perçues par les sens, alors que celles-ci ont été retirées du contact des sens qui les ont perçues… »

Certes, elle n’est pas non plus donnée comme exempte d’activité (op. cit, même page):

« …Elle les combine les unes avec les autres et les sépare les unes des autres ; aussi cette faculté associe-t-elle des choses qu’elle a perçues à des choses qu’elle n’a jamais perçues et dont la perception même est impossible. Ainsi, l’homme se représente en imagination un vaisseau de fer flottant dans l’air ou un homme dont la tête touche le ciel et les pieds la terre, ou encore un animal pourvu de mille yeux, ou beaucoup d’autres choses impossibles que forge cette faculté et auxquelles elle prête une existence imaginaire. »

[5] Maimonide, Guide des égarés (II, 47) :

« Il est indubitablement clair que les prophètes, le plus souvent, prophétisent par des paraboles ; car ce qui sert d’instrument pour cela, je veux dire la faculté imaginative, produit cet effet. »

[6] Maimonide, Traité des huit chapitres (chp. VII, p. 668) :

« Le prophète, pour prophétiser, doit posséder toutes les qualités intellectuelles et la majeure partie des qualités morales et les plus importantes d’entre celles-ci, d’après cette parole [des docteurs] : “L’inspiration prophétique n’est donnée qu’à un homme sage, fort et riche” (Chabbat 92a) : le terme de “sage” embrasse certainement les qualités intellectuelles ; celui de “riche” s’applique aux qualités morales, c’est-à-dire au contentement car ils [les docteurs] désignent l’homme content [= satisfait de son sort] par “riche”, selon cette parole qu’ils disent (Aboth 4 : 1), pour définir le mot “riche” : “Qui est riche ? Celui qui est content de son sort”, c’est-à-dire qui se contente de ce que sa destinée lui a réservé et ne s’afflige pas de ce qu’elle ne lui a pas octroyé ; et pareillement, le terme de “fort” s’applique aux qualités morales, c’est-à-dire à celui qui dirige ses forces en conformité de la raison […]. C’est ainsi que [les docteurs] disent : “Qui est fort ? Celui qui maîtrise ses passions.” »

[7] Maimonide,  Guide des égarés (II, 32) :

« La première opinion, professée par ceux d’entre les peuples païens qui croient à la prophétie, est aussi admise par certaines gens du vulgaire appartenant à notre religion. Dieu (disent-ils), choisissant celui qu’il veut d’entre les hommes, le rend prophète et lui donne une mission ; et peu importe, selon eux, que cet homme soit savant ou ignorant, vieux ou jeune. Cependant ils mettent aussi pour condition qu’il soit un homme de bien et de bonnes mœurs ; car personne n’a prétendu jusqu’ici que, selon cette opinion, Dieu accorde quelquefois le don de prophétie à un homme méchant, à moins qu’il ne l’ait d’abord ramené au bien. »

[8]  Maimonide, Traité des huit chapitres, éd. cit. p. 643 (introduction) :

« …à notre avis il n’est point de degré au-dessus de la vertu, si ce n’est la prophétie ; or celle-là [la vertu] y conduit, comme nos auteurs l’ont dit également : la vertu conduit à la possession de l’esprit saint. »

[9] Maimonide, chp. VII du Traité des huit chapitres (« Des Voiles [arrêtant la prophétie] et de leur signification »), p. 667) :

« On trouve fréquemment dans les Midrachoth et les Haggadoth du Talmud [cette assertion] que, parmi les prophètes, il en est qui ont vu Dieu derrière un grand nombre de voiles, d’autres à travers un petit nombre, selon qu’ils étaient plus ou moins rapprochés de la divinité et d’après le rang qu’ils occupent parmi les prophètes, de sorte que [les docteurs de la Loi] ont dit que Moïse, notre maître, a vu Dieu derrière un seul voile brillant, c’est-à -dire transparent, conformément à cette parole (Yebamot 49b) : “Il [Moïse] a contemplé Dieu [comme] à travers un miroir éclairant les yeux”, ispaklaria [= speculare] étant [en latin] le nom du miroir, fait d’un corps transparent à l’instar du verre ou du cristal […]. »

[10] Maimonide, Guide des égarés, II, 32 :

« La troisième opinion [sur la religion], qui est celle de notre Loi et un principe fondamental de notre religion, est absolument semblable à cette opinion philosophique [à savoir, que « si l’homme supérieur, parfait en ses qualités rationnelles et morales, possède en même temps la faculté imaginative la plus parfaite et s’est préparé de la manière que tu entendras [plus loin], il sera nécessairement prophète »], à l’exception d’un seul point. En effet, nous croyons que celui qui est propre à la prophétie et qui y est préparé peut pourtant ne pas être prophète, ce qui dépend de la volonté divine. Selon moi, il en est de cela comme de tous les miracles, et c’est de la même catégorie ; car la nature veut que tout homme qui, par sa constitution naturelle, est propre [à la prophétie] et qui s’est exercé par son éducation et par sa nature, devienne réellement prophète ; et si cela lui est refusé, c’est comme quand on est empêché de mouvoir sa main, à l’exemple de Jéroboam (I Rois 13 : 4) ou qu’on est empêché de voir, comme l’armée du roi de Syrie allant chercher Elisée (II Rois 6 : 18). »

[11] Maimonide, chp. 36 du livre II du Guide des égarés :

« …[La prophétie] est le plus haut degré de l’homme et le terme de la perfection à laquelle son espèce puisse atteindre et cet état est la plus haute perfection de la faculté imaginative. C’est une chose qui ne saurait nullement exister dans tout homme, et ce n’est pas une chose à laquelle on puisse arriver en se perfectionnant dans les sciences spéculatives et par l’amélioration des mœurs, dussent-elles être les meilleures et les plus belles, sans qu’il s’y joigne la plus grande perfection possible de la faculté de l’imagination dans sa formation primitive. »

[12] Rémi Brague, La Loi de Dieu (p. 240) :

« Maïmonide est le premier dans le judaïsme à voir dans le prophète celui qui réalise la cité parfaite, gouvernée par la Loi parfaite donnée par celui-ci. Est prophète l’homme que sa perfection intellectuelle et morale met en contact avec l’Intellect Agent qui répand sur lui son émanation. Alors que le philosophe a une intelligence parfaite, mais une imagination déficiente qui lui interdit de traduire ses idées pour la foule, alors que l’homme d’Etat a une imagination efficace, mais une intelligence déficiente, le prophète combine les deux perfections et traduit les vérités spéculatives en un langage imaginatif. »

[13] Maimonide, Guide des égarés (trad. cit., p. 11) :

« …Allégories très obscures qu’on rencontre dans les livres des prophètes sans qu’il soit bien clair que ce sont des allégories, et qu’au contraire l’ignorant et l’étourdi prennent dans leur sens extérieur, sans y voir un sens ésotérique ».

S’il souligne, dans les remarques introductives (p. 10) l’obscurité, notamment, des noms donnés à Dieu dans l’Ecriture, il ajoute (p. 11) que :

« Le but de ce traité n’est pas de faire comprendre tous ces noms au commun des hommes ou [même] à ceux qui commencent à étudier, ni d’instruire celui qui n’a étudié que la science de la Loi, je veux dire son interprétation traditionnelle. »

[Cf. Ps. 25 :14 « Le secret de l’Eternel est pour ceux qui le craignent. »]

[14] Rémi Brague, La Loi de Dieu (p. 241) :

« L’essence de l’homme, selon lui, ne s’épuise pas dans sa dimension politique : l’homme véritable est l’homme d’élite, non la masse. (…) Pour cet individu d’élite, la perfection suprême est de nature contemplative, la pratique et la morale qui en donnent la règle étant secondaires. (…) Il faudra donc trouver une société qui rende justice aux individus d’élite en leur permettant l’accès à la vie contemplative, laquelle est radicalement non politique. (…) La loi parfaite, en assurant la paix à la masse, crée d’une part le cadre social de la recherche de la vérité et traite en détail des questions morales ; d’autre part, si elle ne contient que les principes généraux des questions théorétiques, elle éveille l’attention de l’élite par des allusions éparses qui l’incitent à en chercher les solutions. La loi qui permet la perfection du politique, et aussi son dépassement, est encore une fois celle de Moïse. Elle contient en effet un sens extérieur qui permet l’amélioration des sociétés humaines, et un sens intérieur qui mène au vrai. »


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Vendredi 17 octobre 2008
[1] Platon, Timée, 70-72 :

« [70 d] Pour la partie de l’âme qui a l’appétit du manger, du boire et de toutes ces choses dont la nature du corps, lui fait éprouver le besoin, [e] ils l’ont établie dans l’espace intermédiaire entre le diaphragme et la frontière du nombril ; c’est comme une mangeoire que, dans toute cette région, pour la nourriture du corps ils ont construite. Et ils ont attaché là cette sorte d’âme, comme une bête sauvage, mais qu’il est nécessaire de nourrir en la tenant attachée, s’il doit jamais subsister espèce mortelle. Afin donc que, toujours à paître auprès de sa mangeoire, logée le plus loin possible de la partie qui délibère et lui apportant le moins possible de trouble et de bruit, [71 a] elle laissât cette partie maîtresse délibérer en paix sur les intérêts communs du tout et sur ceux des parties, pour ces raisons ils lui ont assigné cette place. Sachant bien d’ailleurs que cette âme jamais ne pourrait entendre raison, et que, dût-elle avoir quelque sentiment de ce qui est raisonnable, il ne serait jamais dans sa nature d’avoir égard à des raisons, mais que c’est par des images et des fantômes que, la nuit comme le jour, elle se laisserait surtout fasciner, usant de ce leurre, un Dieu a dressé devant elle l’appareil du foie ; [b] il l’a placé dans son habitation, et combiné pour qu’il soit dense, lisse et brillant, doux et contenant de l’amertume : de la sorte, l’influence des pensées vient de l’intelligence se refléter en lui, comme en un miroir qui reçoit des rayons et offre à la vue des images. Tantôt, elle épouvante cette âme : c’est quand, usant de la part d’amertume qui entre dans la nature du foie, elle a des procédés sévères et menaçants ; dans tout l’organe, elle mêle subtilement de l’amer, lui donne un reflet couleur de bile, le rend tout ridé et rugueux ; [c] le lobe, la vésicule et les portes sont, l’un écarté de sa position droite, recourbé et convulsé, les autres obstruées et opilées, ce qui provoque douleurs et nausées. Tantôt, au contraire, des mirages tout opposés viennent se peindre sur le foie, par une inspiration paisible issue de la pensée ; elle met en repos l’amertume, ne daignant point l’agiter ni avoir contact avec ce qui est de nature opposée à la sienne ; elle use, pour agir sur l’organe, de la douceur qui est naturellement en lui, et à toutes ses parties restitue leur position droite, leur poli et leur liberté ; [d] ainsi, elle rend docile et apprivoise la partie de l’âme établie au voisinage du foie ; celle-ci passe alors des nuits bien réglées, et jouit, dans le sommeil, de la divination, du moment qu’à la raison et à la prudence elle ne saurait avoir part. Ils se souvenaient en effet de la recommandation de leur Père, ceux qui nous ont composés : il leur avait recommandé de faire l’espèce mortelle aussi parfaite que possible ; c’est ainsi que, voulant redresser même le côté faible en nous, et pour qu’il pût effleurer quelque vérité, [e] ils ont installé en lui l’organe de la divination. Une preuve suffisante que c’est bien à l’infirmité de la raison humaine que Dieu a fait don de la divination : nul homme, dans son bon sens, n’atteint à une divination inspirée et véridique, mais il faut que l’activité de son jugement soit entravée par le sommeil ou par la maladie, ou déviée par quelque espèce d’enthousiasme. Au contraire, c’est à l’homme en pleine raison de rassembler dans son esprit, après se les être rappelées, les paroles prononcées dans le rêve ou dans la veille par la puissance divinatoire qui remplit d’enthousiasme, ainsi que les visions qu’elle a fait voir ; [72 a] de les discuter toutes par le raisonnement pour en dégager ce qu’elles peuvent signifier et pour qui, dans l’avenir, le passé ou le présent, de mauvais ou de bon. Quant à celui qui a été dans l’état de « transe » et qui y demeure encore, ce n’est pas son rôle de juger de ce qui lui est apparu ou a été proféré par lui ; mais il dit bien, le vieux dicton : « faire ce qui est de lui, et soi-même se connaître, au bien sensé seul il convient ». C’est pour cela, d’ailleurs, que la classe des prophètes, qui des oracles inspirés sont les juges supérieurs, a été instituée par l’usage ; [b] Ces gens-là sont eux-mêmes appelés parfois devins ; mais c’est là tout à fait méconnaître que, des paroles et des visions énigmatiques, ils sont seulement les interprètes, et nullement des devins, et que « prophètes des révélations divinatoires » est ce qui leur conviendrait le mieux comme nom. »
[2] Hegel, Philosophie de l’Esprit de l’Encyclopédie de 1830 (§ 406, remarque, trad. Gandillac, pp. 372-373) :

« ββ) C’est sur le mode de la conscience-de-soi et de l’entendement que l’homme de sens et d’entendement sains a connaissance de cette sienne effectivité qui constitue la plénitude concrète de son individualité ; il en a connaissance, en état de veille, sous la forme de la corrélation entre lui-même et les déterminations de cette effectivité comme d’un monde extérieur différencié de lui, et il a connaissance de ce monde comme d’une variété qui, au regard de l’entendement, n’est pas moins cohérente en elle-même. Dans ses représentations subjectives, dans ses projets, il n’a pas moins devant les yeux cette cohérence de son monde au regard de l’entendement, et la médiation de ses représentations et de ses buts avec les existences objectives en elles-mêmes généralement médiatisées (cf. § 398, remarque). — Ainsi, ce monde, qui est extérieur à lui, a en lui ses fils tissés de telle sorte que ce que cet homme est pour lui-même consiste dans ces fils tissés par le monde, si bien qu’il risque lui-même de dépérir, lui aussi, de la même façon que disparaissent ces extériorités, à moins que, grâce à la religion, à la raison subjective et au caractère, il ne soit lui-même autonome et indépendant de ce réseau de fils. En ce cas, il risque moins d’accéder à la forme d’état dont nous parlons ici. — En ce qui concerne le phénomène correspondant à l’identité qu’on a dite, on peut rappeler l’effet que peut produire sur des survivants la mort d’êtres chers, parents, amis, etc., le fait qu’avec l’un l’autre meure ou dépérisse (ainsi, après la perte de la République romaine, Caton ne fut plus en mesure de vivre, son effectivité intérieure n’allait pas au-delà et au-dessus d’elle), — le mal du pays, etc.

γγ) Mais, en même temps que la plénitude de la conscience, son monde extérieur et son rapport à ce monde, est enveloppée, et que, de la sorte, l’âme est plongée dans le sommeil (sommeil magnétique, catalepsie autres états morbides comme ceux qui apparaissent chez la femme au moment de la formation, approche de la mort, etc.), l’effectivité immanente de l’individu, telle qu’on l’a définie plus haut, reste cette même totalité affective sur le mode d’une vie affective qui, voyant en elle-même, est douée de savoir. Puisque c’est la conscience développée, adulte, cultivée, qui est réduite à l’état affectif qu’on a dit, elle conserve sans doute, avec son contenu, ce que son être-pour-soi a de formel, un acte-de-saisie-intuitive et un savoir formels, mais qui ne vont point jusqu’à cette séparation originaire par laquelle la conscience, lorsqu’elle est saine et éveillée, tient son contenu pour une activité extérieure. Ainsi l’individu est la monade qui a en elle-même le savoir de sa propre effectivité, l’acte par lequel le génie a une saisie-intuitive de lui-même. Dans ce savoir l’élément caractéristique consiste donc en ceci : du même contenu qui, pour la conscience saine, est objectif, à titre d’effectivité relevant de l’entendement, et dont cette conscience, en tant qu’elle est lucide, ne peut avoir connaissance, dans toute son extension réelle, sans la médiation de l’entendement, elle peut, dans cette immanence, posséder de façon immanente le savoir, la vision. Cette acte de saisie-intuitive est un acte de voyance dans la mesure où il est un savoir dans l’indivise substantialité du génie et où il se trouve dans l’essence de la corrélation, où, par conséquent, il n’est pas lié aux séries de conditions médiatisantes, extérieures les unes aux autres, que doit parcourir la conscience et par rapport auxquelles elle est limitée selon la singularité extérieure qui lui est propre. Mais cet acte de voyance, puisque le caractère trouble de son contenu interdit qu’il s’y révèle comme une corrélation relevant de l’entendement, est en proie à toute la contingence des actes qui consistent à éprouver des sentiments, à imaginer, etc., sans compter que des représentations appartenant à des personnes étrangères interviennent dans sa vision. On ne saurait donc décider ce qui a la plus grande part chez les voyants : la vision correcte ou la vision illusoire.  — Mais il est inepte de tenir la vision effectuée dans cet état pour une élévation de l’esprit, et pour un état plus véridique, capable en lui-même de connaissances universelles.

Note de bas  de page : Platon a mieux connu le rapport de la prophétisation absolument parlant à la connaissance lucide que bien des modernes qui ont cru, à la légère, pouvoir invoquer les représentations platoniciennes de l’enthousiasme comme une autorité qui justifierait leur croyance dans le caractère élevé des représentations fournies par la vision somnambulique. Dans le Timée […], Platon déclare que, pour que la partie irrationnelle de l’âme eût part, elle aussi, en quelque façon, à la vérité, Dieu créa le foie et lui accorda la manteia, la faculté d’avoir des visions. Que Dieu ait accordé à la déraison humaine ce pouvoir de prophétiser, une preuve suffisante en est, ajoute Platon, qu’aucun homme de sang-froid n’a part à une véritable vision, à moins que, dans le sommeil, son entendement soit enchaîné, ou qu’une maladie, ou un enthousiasme, l’ait mis hors de lui. […]

δδ) Dans cette vie-affective, à laquelle manque la personnalité de l’entendement et du vouloir, une détermination essentielle est d’être un état de passivité, comme celui de l’enfant dans le corps de la mère. C’est pourquoi, selon cet état, le sujet malade passe ainsi et demeure sous la puissance d’un autre sujet, le magnétiseur, … »

[3] Spinoza, Ethique, II,  proposition XVII :

« Si le corps humain est affecté d’une façon qui enveloppe la nature d’un corps extérieur, l’esprit humain considérera ce corps extérieur comme existant en acte, ou comme présent, jusqu’à ce que le corps soit affecté d’une affection (affectu) qui exclue l’existence ou la présence de ce même corps extérieur.

Corollaire

   Si le corps humain a été une fois affecté par des corps extérieurs, l’esprit pourra les considérer comme présents, même s’ils n’existent pas et ne sont pas présents.

DEMONSTRATION

    Lorsque des corps extérieurs déterminent des parties fluides du corps humain à heurter souvent des parties molles, elles en changent les surfaces (selon le postulat 5) ; donc (voir l’axiome 2 après le corollaire du lemme 3) ces parties fluides sont réfléchies d’une autre façon qu’auparavant, et, par suite, rencontrant dans leur mouvement spontané ces surfaces nouvelles, elles sont réfléchies de la même façon que quand elles ont été poussées par les corps extérieurs contre ces surfaces ; et par conséquent, tandis qu’ainsi réfléchies elles continuent de se mouvoir, elles affectent le corps humain de la même façon ; et l’esprit (selon la proposition 12) s’en formera de nouveau l’idée ; c’est-à-dire (selon la proposition 17) que l’esprit considérera de nouveau le corps extérieur comme présent ; et cela autant de fois que des parties fluides du corps humain rencontreront dans leur mouvement spontané ces surfaces. C’est pourquoi bien que les corps extérieurs, qui ont une fois affecté le corps humain, n’existent pas, l’esprit les considérera tout de même comme présents autant de fois que cette action du corps se répétera. »

[4] Abbé de Rancé :

« Il en est des entretiens et des conversations comme des eaux qui, pour claire et pure qu’elles puissent être, produisent et laissent enfin quelque chose qui ne l’est point dans les canaux et les conduits par où elles passent. »

[5] Spinoza, Scolie qui suit immédiatement la démonstration précédente :

« Nous voyons ainsi comment nous pouvons considérer comme présentes, des choses qui ne sont pas, comme il arrive souvent. Et cela peut provenir d’autres causes ; mais il me suffit d’en avoir montré une seule qui me permette d’expliquer la chose, comme si je l’avais démontrée par sa vraie cause. Je ne crois pas cependant m’être écarté beaucoup de la vraie, puisque tous les postulats que j’ai choisis ne contiennent quasi rien qui ne soit établi par l’expérience ; et il ne nous est pas permis de douter de l’expérience après avoir montré que le corps humain existe, comme nous le sentons (voir le corollaire de la proposition 13).

   En outre (d’après le corollaire précédent et le corollaire 2 de la proposition 16), nous comprenons clairement quelle différence il y a, par exemple, entre l’idée de Pierre qui constitue l’essence de l’esprit de Pierre, et l’idée de ce même Pierre qui est dans un autre homme, disons dans Paul. La première, en effet, explique directement l’essence du corps de ce Pierre, et n’enveloppe l’existence qu’aussi longtemps que Pierre existe ; la seconde, au contraire, indique plutôt la constitution du corps de Paul que la nature de Pierre, et ainsi, tant que dure cette constitution du corps de Paul, l’esprit de Paul considérera Pierre — même s’il n’existe pas — comme s’il lui était cependant présent.

   Aussi bien, pour conserver les termes en usage, les affections du corps humain dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme présents, nous les appelons images des choses, quoiqu’elles ne reproduisent pas les figures des choses. Et lorsque l’esprit considère les choses sous ce rapport, nous disons qu’il imagine. »

« Et ceci, pour esquisser la théorie de l’erreur, je voudrais que l’on remarque que les imaginations de l’esprit, considérées en soi, ne contiennent pas d’erreur, autrement dit que l’esprit n’est pas dans l’erreur parce qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est considéré comme privé de l’idée qui exclut l’existence des choses qu’il imagine présentes. Car si l’esprit, en imaginant présentes des choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent pas réellement, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu de sa nature, et non comme un vice ; surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa nature seule, c’est-à-dire (selon la définition 7, partie I) si la faculté d’imaginer de l’esprit était libre. »

[6] Pascal, Pensées, fragment Br. 246 :

« Ordre. — Après la lettre « qu’on doit chercher Dieu » faire la lettre « d’ôter les obstacles », qui est le discours de la « machine », de préparer la machine, de chercher par raison. »

[7]
Pascal, Pensées, fragment Br. 249 :

« C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans des formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre. »

[8]
Pascal, Pensées, fragment Br. 250 :

« Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu : c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. »

[9] Pascal,
Pensées, fragment Br. 251 :

« Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaire, car elles sont en extérieur ; mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur ; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. »

[10] Pascal,
Pensées, fragment Br. 252 :

« Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automates autant qu’esprit ; et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne convainquent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons? Et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade ; c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. [Il y a la foi reçue dans la baptême de plus aux chrétiens qu’aux païens.] Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas d’incliner au contraire. Inclina cor meum, Deus.

   La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes, lesquels il faut qu’ils soient toujours présents, qu’à toute heure elle s’assoupit ou s’égare, manque d’avoir tous ses principes présents. Le sentiment n’agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment ; autrement elle sera toujours vacillante. »


[11] Ignace de Loyola,
Exercices spirituels, début de l’exercice du quatrième jour de la deuxième semaine :

« MEDITATION SUR DEUX ETENDARDS : L’UN DE JESUS CHRIST NOTRE EXCELLENT CHEF, L’AUTRE DE LUCIFER L’ENNEMI LE PLUS DANGEREUX DES HOMMES.

La prière préparatoire se fait comme de coutume.

Le premier prélude sera une sorte de considération historique du Christ d’une part, et de l’autre de Lucifer, qui tous deux appellent à eux les hommes pour les réunir sous leur étendard.

Le deuxième est, pour la construction du lieu, de nous représenter un très vaste espace près de Jérusalem, où se tient le Seigneur Jésus Christ comme chef suprême de tous les hommes bons ; et d’autre part un espace à Babylone, où Lucifer se manifeste comme le chef des méchants et des adversaires.

Le troisième prélude, la grâce à demander, sera de demander que nous soient découvertes les fraudes du mauvais chef en invoquant en même temps l’aide divine pour les éviter, et que nous reconnaissions les mœurs authentiques du Christ, le véritable et excellent chef, et que nous puissions les imiter.

Le premier point est de m’imaginer, sur l’espace de Babylone, le chef des impies siégeant sur une chaire de feu et de fumée, horrible de visage et terrible d’aspect.

Le deuxième est de remarquer comment il répand par toute la terre pour nuire les innombrables démons qu’il a convoqués, aucune cité ou localité, aucune catégorie de personnes, n’étant laissée indemne.

Le troisième, d’être attentif au genre de discours qu’il tient à ses ministres qu’il incite, en captivant les hommes dans leurs filets et dans leurs chaînes, à les attirer d’abord au désir des richesses (ce qui arrive d’ordinaire), d’où ensuite ils pourront plus facilement être embourbés dans la recherche de l’honneur mondain et finalement dans l’abîme de l’orgueil. Ainsi y a-t-il trois degrés principaux de tentations, fondés sur les richesses, les honneurs et l’orgueil, à partir desquels on est précipité dans les autres genres de vices.»

[12]
Spinoza, Ethique, V,  proposition XI-XIV :

« PROPOSITION XI

Plus une image se rapporte à plus de choses, plus elle est fréquente, autrement dit, plus elle revit et occupe l’esprit.

PROPOSITION XII

Les images des choses s’associent plus facilement aux images qui se rapportent aux choses que nous comprenons clairement et distinctement, qu’aux autres.

PROPOSITION XIII

Plus une image est associée à un grand nombre d’autres, plus elle revit souvent.

PROPOSITION XIV

L’esprit peut faire que toutes les affections du corps — autrement dit les images des choses — soient rapportées à l’idée de Dieu. »

[13] Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (pp. 208-209) :

« J’ai fait tout à l’heure allusion au recul actuel de la pratique religieuse. Si je peux me permettre d’ouvrir ici une parenthèse, on discute beaucoup, en ce moment, des transformations de la religion, de son recul, de la sécularisation, du “désenchantement du monde” qu’on attribue à Max Weber (qui désigne en réalité, par Entzauberung, une “démagification” où la technique moderne remplace la vieille magie). Or il se pourrait que, mieux que le mot pathétique de désenchantement, celui de spécialisation décrive plus exactement l’évolution actuelle de la religion.

En effet, la notion solennelle de religion recouvre en réalité une multitude hétérogène d’éléments différents. Dans n’importe quelle religion, on peut trouver des dieux, des rites, des fêtes, le sentiment du divin, des solennisations (rites de passage, mariage à l’église), de la morale, des interdits alimentaires, une bonne espérance pour les prochaines récoltes, la prédiction de l’avenir, la guérison des maladies, l’espoir ou la crainte d’une justice immanente, de l’ascétisme, l’expérience extatique, la transe, un ethos ou style de vie, le désir de donner au monde un sens conforme à nos souhaits, la pensée de l’au-delà, des utopies, la légitimation politique, l’identité nationale, le sentiment de la nature, etc.

Or la “démagification” du monde a mis fin à certains de ces éléments (les oracles), les remplacés par de la technique (la médecine), les a rendus autonomes (légitimation politique, utopies sociales) ; ce qui subsiste est le plus médiocre : la solennisation et les rites de passages. La “religion” a éclaté et a maigri (on voit même apparaître des spiritualités sans dieux). Elle tend à se spécialiser, à se réduire à ce qu’elle a de spécifique, là où elle est irremplaçable : la religion nouvelle n’est plus que religieuse. D’où la diminution actuelle de la pratique religieuse et de la croyance coutumière, car c’était en partie les éléments extra-religieux qui attachaient une population à sa religion. »



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Mardi 21 octobre 2008


Plotin, Ennéade III, V, 9 (trad. Bréhier, t. III, p. 86) :

«Les mythes, s’ils sont vraiment des mythes, doivent séparer dans le temps les circonstances du récit, et distinguer bien souvent les uns des autres des êtres qui sont confondus et ne se distinguent que par leur rang ou par leurs puissances ; (d’ailleurs, même où [Platon] raisonne, il fait naître des êtres qui n’ont pas été engendrés, et il sépare des êtres qui existent ensemble). Mais, après nous avoir instruits comme des mythes peuvent instruire, ils nous laissent la liberté, si nous les avons compris, de réunir leurs données éparses.»


Pascal, Pensée Br. 673 :

« Fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in monte [Exode, XXV, 40].

La religion des Juifs a donc été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des Juifs, qui en était la figure.
Dans les Juifs, la vérité n’était que figurée ; dans le ciel, elle est découverte.
Dans l’Eglise elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure.
La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure. (…)»


Pascal, Pensée Br. 675 :

« …Et cependant ce Testament fait pour aveugler les uns et éclairer les autres, marquait, en ceux mêmes qu’il aveuglait, la vérité qui devait être connue des autres. Car les biens visibles qu’ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins, qu’il paraissait bien qu’il était puissant de leur donner les invisibles et un Messie.

Car la nature est une image de la grâce et les miracles visibles sont images des invisibles. Ut sciatis… tibi dico : Surge.

Isaïe dit que la rédemption sera comme le passage de la Mer Rouge.
Dieu a montré en la sortie d’Egypte, de la mer, en la défaite des rois, en la manne, en toute la généalogie d’Abraham, qu’il était capable de sauver, de faire descendre le pain du ciel, etc. ; de sorte que le peuple ennemi est la figure et la représentation du même Messie qu’ils ignorent, etc.
Il nous a donc appris enfin que toutes ces choses n’étaient que figures, et ce que c’est que « vraiment libre », « vrai Israélite », « vraie circoncision », « vrai pain du ciel », etc.

Dans ces promesses-là, chacun trouve ce qu’il a dans le fond de son cœur, les biens temporels ou les biens spirituels, Dieu ou les créatures : mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec l’ordre de n’adorer que Dieu et de n’aimer que lui, ce qui n’est qu’une même chose, et qu’enfin il n’est point venu Messie pour eux ; au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction, avec les commandements de n’aimer que lui, et qu’il est venu un Messie dans le temps prédit pour leur donner les biens qu’ils demandent. (…) »


Jamblique, Mystères d’Egypte, II, 9 :


« Finalement, donc, les dispositions de l’âme chez les évocateurs de dieux reçoivent au moment de leur épiphanie une perfection affranchie des passions et éminente, ainsi qu’une activité entièrement meilleure, et elles participent à l’amour divin et à une allégresse infinie ; dans le cas des archanges, elles obtiennent un état sans souillure, une contemplation intellectuelle, une puissance invariable ; dans celui des anges, elles participent à la sagesse rationnelle, à la vérité, à une vertu pure, à une connaissance sûre, à un ordre proportionnel ; quand elles contemplent les démons, elles reçoivent tendance au créé, désir de la nature, satisfaction des œuvres de la fatalité, puissance pour accomplir de telles actions ; si ce sont des héros, elles emportent des mœurs semblables et ont part à beaucoup des efforts qui tendent la communion des âmes ; quand elles s’unissent aux archontes, elles se meuvent, en même temps que l’âme, de mouvements cosmiques ou matériels. À la contemplation des âmes, elles gagnent des tendances génétiques et une autorité congénitale pour s’occuper du corps, et tout ce qui s’y rapporte. »


Jamblique,
Mystères d’Egypte, I, 3 :

« À vrai dire, ce n’est même pas une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée [de son objet] par une sorte d’altérité. Or, antérieurement à celle qui connaît un autre comme étant elle-même autre, spontanée est l’étreinte uniforme qui nous a suspendus aux dieux. Il ne faut donc pas accorder que l’on puisse reconnaître ou ne pas reconnaître ce contact, ni se le représenter comme ambigu (il demeure toujours en acte à la manière de l’Un), et il est inutile de l’examiner comme s’il était en notre pouvoir de l’accepter ou de le rejeter ; car nous sommes plutôt enveloppés de la puissance divine ; c’est elle qui fait notre plénitude et nous tenons notre être même de la science des dieux. »


Jamblique,
Mystères d’Egypte, III, 3 :

« …Mais c’est quand elle [l’âme] s’est unie aux dieux selon une telle activité détachée qu’elle reçoit les plus vraies plénitudes d’intellections, grâce auxquelles elle émet une vraie divination ; et c’est à partir de là qu’elle jette les fondements des plus authentiques principes des songes divins. Mais si l’âme enlace aux puissances supérieures sa part intellectuelle et divine, alors ses imaginations mêmes seront plus pures, au sujet soit des dieux soit des substances incorporelles en soi ou en général de ce qui concourt à la vérité à propos des intelligibles. »


Jamblique, Mystères d’Egypte (I, 15) :

« Et si l’on considérait aussi comment les supplications hiératiques ont été par les dieux mêmes envoyées aux hommes, qu’elles sont les symboles des dieux mêmes et ne sont connues que d’eux, et que d’une certaine façon elles ont la même puissance que les dieux, comment croire encore avec justice qu’une pareille supplication est sensible et non pas divine et intellectuelle ? Quelle vraisemblance qu’une passion quelconque puisse s’y introduire, alors que même un homme de mœurs vertueuses ne peut facilement se purifier assez pour en être digne ?

“Mais, dit-on, les offrandes, elles, se font à des êtres sensibles et psychiques”. Oui, si elles n’étaient constituées que par des puissances corporelles et composées ou destinées seulement à servir d’instruments ; mais puisque les offrandes participent à des idées incorporelles, à des raisons et mesures plus simples, de ce seul fait leur convenance apparaît, et si de près ou de loin il se présente connaturalité ou ressemblance, celle-ci suffit pour le contact dont nous parlions ; car rien n’entre, même un instant, dans la familiarité des dieux, sans que les dieux lui soient aussitôt présents et unis. Ce n’est donc pas avec des êtres sensibles ou psychiques, mais selon les idées divines en personnes et avec les dieux mêmes que se fait l’intimité créée autant que possible par les offrandes. En sorte que, à propos de cette division encore, nous avons suffisamment répondu. »


Jamblique, Mystères d’Egypte (I, 21) :

« Quel est le rituel, en effet, quel est le culte célébré selon les lois hiératiques qui s’accomplit par la passion ou produit une satisfaction des passions ? Le culte n’a-t-il pas été codifié au début au début selon les décrets des dieux et intellectuellement ? Et il imite l’ordre des dieux, l’intelligible et celui du ciel. Et il comporte des mesures éternelles de ce qui est et des signes admirables, vu qu’ils ont été envoyés ici-bas par le démiurge et le père de tous les êtres ; grâce à eux, l’indicible s’exprime en symboles mystérieux, les êtres sans formes sont maîtrisés dans des formes, ceux qui sont supérieurs à toute copie sont reproduits au moyen de copies, et toutes choses s’achèvent par une seule chose divine, qui est tellement séparée des passions qu’à la raison même il n’est pas possible de l’atteindre. »


Jamblique, Mystères d’Egypte (II, 11) :

« …Ce n’est pas […] l’acte de penser qui unit aux dieux les théurges ; car alors qu’est-ce qui empêcherait ceux qui philosophent théorétiquement d’arriver à l’union théurgique avec les dieux ? Mais la vérité est tout autre : c’est l’accomplissement religieux des actions ineffables dont les effets dépassent toute intellection, ainsi que le pouvoir des symboles muets, entendus des dieux seuls, qui opèrent l’union théurgique. C’est pourquoi ce n’est pas notre pensée qui opère ces actes ; car alors leur efficacité serait intellectuelle et dépendrait de nous ; or ni l’un ni l’autre n’est vrai. Sans que nous y pensions, en effet, les signes eux-mêmes, par eux-mêmes, opèrent leur œuvre propre, et l’ineffable puissance des dieux, que ces signes concernent, reconnaît ses propres copies elle-même par elle-même sans avoir [besoin d’] être éveillée par [l’activité de] notre pensée. En effet, il n’est pas dans l’ordre que le contenant soit mis en branle par le contenu, le parfait par l’imparfait, le tout par les parties. Nos pensées ne provoquent donc pas, en les prévenant, les causes divines à s’exercer ; mais elles doivent, avec toutes les dispositions excellentes de l’âme et avec notre pureté, préexister comme causes auxiliaires ; ce qui éveille proprement le vouloir divin, ce sont les signes divins eux-mêmes ; et ainsi le divin est déterminé par le divin et ne reçoit d’aucun des êtres inférieurs un principe quelconque de son action propre. »



Jamblique, Mystères d’Egypte, (III, 3) :

« …Mais c’est quand elle [l’âme] s’est unie aux dieux selon une telle activité détachée qu’elle reçoit les plus vraies plénitudes d’intellections, grâce auxquelles elle émet une vraie divination ; et c’est à partir de là qu’elle jette les fondements des plus authentiques principes des songes divins. Mais si l’âme enlace aux puissances supérieures sa part intellectuelle et divine, alors ses imaginations mêmes seront plus pures, au sujet soit des dieux soit des substances incorporelles en soi ou en général de ce qui concourt à la vérité à propos des intelligibles. »


Plotin, Ennéade IV, III, 12 :

« Et les âmes humaines ? Elles voient leurs images comme dans le miroir de Dionysos, et, d’en haut, elles s’élancent vers elles. Elles ne tranchent pourtant par leurs liens avec leurs principes ; qui sont des intelligences ; elles ne descendent pas avec leur intelligence ; elles vont jusqu’à la terre, mais leur tête reste fixée au-dessus du ciel. »




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Lundi 27 octobre 2008

Pseudo-Denys l’Aréopagite, Hiérarchies célestes, I, 2 :

« …Levons les yeux, autant qu’il est en notre pouvoir, jusqu’à ces illuminations provenant des très saintes Écritures, et initions-nous dans la mesure de nos forces à ces hiérarchies d’intelligences célestes telles que nous les révèlent les Écritures de façon symbolique et anagogique. Après avoir levé les yeux immatériels et le ferme regard de notre intelligence vers cette effusion lumineuse, fondamentale et plus que fondamentale, qui vient du Père théarchique, et qui nous révèle en figures symboliques les bienheureuses hiérarchies angéliques, dépassons cette effusion elle-même pour nous attacher au Rayon simple de la Lumière en soi. Non certes que ce rayon déchoie jamais de sa nature propre et de son infinité intime : tout en se multipliant et en agissant au-dehors comme il convient à sa bonté, pour spiritualiser et unifier la constitution des êtres soumis à sa Providence, il demeure en soi et stable, affermi dans une immobile identité, et c’est lui qui confère à ceux qui peuvent tenter l’ascension sans sacrilège le pouvoir de tendre vers lui à la mesure de leurs forces, car il les unifie en vertu de cette union simplificatrice qui réside en lui. Ce Rayon théarchique ne saurait, en effet, nous illuminer qu’enveloppé spirituellement dans la variété des voiles sacrés et adapté par la Providence paternelle aux convenances de notre nature humaine. »


Pseudo-Denys l’Aréopagite,
Hiérarchie ecclésiastique, I, 2 :
 
«  …Comme nous l’avons déjà saintement rappelé, les essences et les ordres qui nous dépassent sont incorporels, leur hiérarchie appartient à l’ordre intelligible et transcende notre monde. Dans la hiérarchie humaine, nous verrons au contraire se multiplier à la mesure de notre nature propre la variété des symboles sensibles qui nous élèvent hiérarchiquement jusqu’à l’unité de la déification autant qu’elle nous peut être accessible. »


Pseudo-Denys l’Aréopagite, Noms divins, V, 7 :

«  Il n’est donc pas absurde de prendre appui sur ces images affaiblies pour remonter jusqu’à la Cause universelle… »


Charles de Bovelles, Livre du Sage, chp. XXXVIII (trad. P. Magnard, pp. 245–247) :

« Dieu est la source de toute lumière, il en est l’immense soleil. L’ange est comparable à un petit nuage blanc, lumineux et diaphane, placé continuellement devant Dieu et à proximité de lui. Le rayon de lumière, qui jaillit de Dieu, n’est contrarié par aucun milieu étranger et peut ainsi parvenir sans se briser jusqu’à l’entendement angélique. Entre Dieu et l’ange ne s’interpose aucun obstacle, qui ferait tomber le rais de lumière, oblique et indirect, par le côté. Il n’est rien pour interdire à l’ange la vision claire, pure et directe de Dieu, rien qui obnubile chez l’ange le feu, l’ardeur et la clarté divine.

Aussi le premier jaillissement de la lumière divine hors de Dieu, la première émanation et diffusion de l’éclat divin, sa première stase, réception et fixation est l’entendement angélique ou plus exactement la substance toute entière de l’ange. Puisque celle-ci est spirituelle, simple, incorporelle, transparente, diaphane, comme un nuage, elle transmet le rayon reçu de lumière divine à la créature venant après dans l’ordre descendant, l’homme, après l’avoir réfracté à l’obstacle d’un milieu étranger, l’avoir dispersé, détourné, dévié, mis de biais, obombré. Le petit nuage angélique est en effet ce milieu étranger, qui, survenant entre Dieu et l’homme, réfracte le rayonnement de la lumière divine, écarte de l’homme les ardeurs et les feux haut placés du soleil divin et obombre pour l’homme l’éclat divin. L’homme en effet voit Dieu non pas comme il est, purement et simplement à découvert, mais dans une certaine ombre, sous le brouillard et le nuage angélique, en un climat qui en estompe et en tempère l’éclat, bref selon un aspect second. »





Spinoza, Traité théologico-politique, chp. II, Pléiade, p. 635 sqq. :

« Comme la simple imagination n’enveloppe pas de sa nature la certitude, ainsi que le fait toute idée claire et distincte, mais qu’il faut nécessairement, pour qu’on puisse être certain, qu’à l’imagination s’ajoute quelque chose qui est le raisonnement, on voit que la prophétie par elle-même ne pouvait pas envelopper la certitude, puisqu’elle dépendait, comme nous l’avons montré, de la seule imagination. Les prophètes n’étaient pas certains de la révélation de Dieu par la révélation elle-même, mais par quelque signe : cela se voit dans Abraham (voir Genèse, ch. XV, vers. 8) qui demanda un signe après avoir entendu la promesse de Dieu ; il avait foi en Dieu et ne demandait pas un signe qui le fît croire en Dieu, mais qui lui fît savoir que Dieu lui avait fait telle promesse. Cela est encore mieux établi par ce que dit à Dieu Gédéon : Et fais-moi un signe [pour que je sache] que c’est toi qui as parlé (voir Juges, ch. VI, vers. 17). À Moïse aussi, Dieu dit : Et que ceci [soit] pour toi un signe que je t’ai envoyé. Ezéchias, qui savait depuis longtemps qu’Esaïe était prophète, demanda un signe de la prophétie prédisant son retour à la santé. Cela montre que les prophètes ont toujours eu quelque signe leur donnant la certitude des choses qu’ils s’imaginaient par le don prophétique et, pour cette raison, Moïse prévient les Juifs (voir Deutéronome, ch. XVIII, dernier verset) qu’ils ont à demander au prophète un signe, à savoir l’issue de quelque affaire à venir. La prophétie est donc à cet égard inférieure à la connaissance naturelle qui n’a besoin d’aucun signe, mais de sa nature enveloppe la certitude. Et, en effet, cette certitude prophétique n’était pas une certitude mathématique, mais seulement une certitude morale. Cela est établi par l’Écriture elle-même ; dans le Deutéronome (ch. XIII), Moïse avertit, en effet, que si quelque prophète veut enseigner des dieux nouveaux, alors même que sa doctrine serait confirmée par des signes et des miracles, il doit être condamné à mort ; car, ajoute Moïse, Dieu lui-même fait des signes et des miracles pour tenter le peuple ; et le Christ aussi donna le même avertissement à ses disciples comme il est établi par Matthieu (ch. XXIV, vers. 24). Bien mieux, Ezéchiel enseigne clairement (ch. XIV, vers. 9) que Dieu trompe parfois les hommes par de fausses révélations ; il dit en effet : Et quand un prophète [un faux prophète] se sera laissé induire en erreur et aura dit une parole, c’est que moi, le Seigneur, je l’ai induit en erreur. Michée (voir Rois, I, ch. XXII, vers. 21) rend le même témoignage au sujet des prophètes d’Achab. »


Spinoza, Ethique, II, prop. 43 :

« Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie, et ne peut douter de la vérité de la chose. »

Scolie de la même proposition :

« …Que peut-il y avoir de plus clair et de plus certain qu’une idée vraie, qui puisse être norme de la vérité (norma veritatis) ? »





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Mardi 4 novembre 2008

Spinoza, Ethique, IV, prop. XXXIV :

« En tant que les hommes sont dominés par des sentiments qui sont des passions, ils peuvent s’opposer les uns aux autres. »

Spinoza, Ethique, IV,  prop. XXXV :

« Dans la seule mesure où les hommes vivent sous la conduite de la Raison, ils s’accordent toujours nécessairement par nature. »

Spinoza, Ethique, IV,  corollaire I de la prop. XXXV :

« Dans la nature, il n’y a rien de singulier qui soit plus utile à l’homme qu’un homme qui vit sous la conduite de la Raison… »


Spinoza, Traité théologico-politique, chp. XVI (pp. 832-833 de l’édition citée) :

« Quand la conduite déclenchée par un commandement, c’est-à-dire l’obéissance, bien qu’elle supprime en un sens la liberté, n’entraîne cependant pas immédiatement, pour un agent, la qualité d’esclave. Il faut considérer avant tout, à cet égard, la signification particulière de l’action. À supposer que la fin de l’action serve l’intérêt non de l’agent, mais de celui qui commande l’action, celui qui l’accomplit n’est en effet qu’un esclave, hors d’état de réaliser son intérêt propre. Toutefois, dans toute (libre) république et dans tout Etat où n’est point pris pour loi suprême le salut de la personne qui donne les ordres, mais celui du peuple entier, l’individu docile à la souveraine puissance ne doit pas être qualifié d’esclave hors d’état de réaliser son intérêt propre. Il est bien un sujet. Ainsi la communauté politique la plus libre est celle, dont les lois s’appuient sur la saine raison. Car, dans une organisation fondée de cette manière, chacun, s’il le veut, peut être libre, c’est-à-dire s’appliquer de tout son cœur à raisonnablement. De même, les enfants, bien qu’obligés d’obéir à tous les ordres de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car les ordres des parents sont inspirés avant tout par l’intérêt des enfants. Il existe donc, selon nous, une grande différence entre un esclave, un fils, un sujet, et nous formulerons les définitions suivantes : l’esclave est obligé de se soumettre à des ordres fondés sur le seul intérêt de son maître ; le fils accomplit sur l’ordre de ses parents des actions, qui sont dans son intérêt propre ; le sujet enfin accomplit, sur l’ordre de la souveraine puissance, des actions, visant à l’intérêt général et qui sont par conséquent aussi dans son intérêt particulier. »


Spinoza, Ethique, II, prop. XXXII-XXXV :

« PROPOSITION XXXII

Toutes les idées, en tant qu’elles sont rapportées à Dieu, sont vraies.

PROPOSITION XXXIII

Il n’y a dans les idées rien de positif qui permette de les dire fausses.

PROPOSITION XXXIV

Toute idée qui en nous est absolue — autrement dit adéquate et parfaite — est vraie.

PROPOSITION XXXV

La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses. »

Spinoza, Ethique, II, proposition XLV :

« Toute idée d’un corps quelconque, ou d’une chose singulière existant en acte, enveloppe nécessairement l’essence éternelle et infinie de Dieu. »


Spinoza, Ethique, II,
prop. VIII :

« Les idées des choses singulières ou des modes existants doivent être comprises dans l’idée infinie de Dieu de la même façon que les essences formelles des choses singulières sont contenues dans les attributs de Dieu. »

Spinoza, Ethique, II, proposition XLVI :

« La connaissance de l’essence éternelle et infinie de Dieu qu’enveloppe chaque idée est adéquate et parfaite. »

Spinoza, Ethique, II, proposition 


« L’esprit humain a une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu. »


Berkeley, Principes de la connaissance humaine, §§ 148-149  :
 
« 148. Il semble bien que le troupeau de ceux qui ne pensent pas prétexte habituellement qu’on ne voit pas Dieu. Si seulement nous pouvions le voir, disent-ils, comme nous voyons un hommes, nous croirions qu’il est, et croyant en lui, nous obéirions à ses commandements. Mais hélas ! il nous suffit d’ouvrir les yeux pour voir le souverain Seigneur de toutes choses d’une vue plus complète et plus claire qu’aucun de nos semblables. Non que j’imagine que nous voyons Dieu (comme certains le voudraient) d’une vue directe et immédiate, ou que nous voyons les choses corporelles, non par elles-mêmes, mais en voyant ce qui les représente dans l’essence de Dieu, doctrine qui m’est, je dois l’avouer, incompréhensible. Mais je vais expliquer ce que je veux dire. Une intelligence humaine, une personne, n’est pas perçue par le sens, puisqu’elle n’est pas une idée ; quand donc nous voyons la couleur, la taille, la figure et les mouvements d’un homme, nous percevons seulement certaines sensations ou idées provoquées dans notre esprit et ces idées, qui s’offrent à notre vue en diverses collections distinctes, servent à nous désigner l’existence d’intelligences finies et créées comme nous. Il est clair, d’après cela, que nous ne voyons pas un homme, si par homme on entend ce qui vit, se meut, perçoit et pense comme nous le faisons ; mais que nous voyons seulement une certaine collection d’idées, telle qu’elle nous conduit à penser qu’il y a là un principe distinct de la pensée et du mouvement, semblable à nous, qui l’accompagne et qu’elle représente. Et c’est de la même manière que nous voyons Dieu. Toute la différence c’est qu’un seul assemblage fini et restreint d’idées dénote un esprit humain particulier alors que, où que nous portions notre vue, nous percevons en tous temps et en tous lieux des témoignages manifestes de la Divinité, ou percevons de quelque manière que ce soit un signe ou un effet de la Puissance de Dieu ; comme l’est notre perception des mouvements mêmes qui sont produits par les hommes.

149. Il est donc clair, que rien ne peut être plus évident pour quiconque est capable de la moindre réflexion que l’existence de Dieu, ou d’une intelligence, si intimement présente à nos esprits, qui produit en eux toute la variété d’idées ou de sensations qui nous affectent continuellement, dont nous dépendons absolument et entièrement, bref en qui nous nous mouvons et avons notre être. Que la découverte de cette grande vérité qui se trouve si proche de l’esprit et lui est si manifeste n’ait été atteinte que par la raison d’un si petit nombre d’hommes, c’est un triste exemple de la stupidité et de l’inattention des hommes qui, bien qu’entourés d’aussi claires manifestations de la Divinité, en sont pourtant si peu touchés qu’on les dirait comme aveuglés par cet excès de lumière. »



S. Bonaventure, De Reductione Artium ad Theologiam :

« §1. Tout don excellent et toute donation parfaite viennent d’En-Haut, ils descendent du Père des Lumières » ; ainsi écrit Saint Jacques au premier chapitre de son épître.

Dans ce texte, il est question de la source de toute illumination ; en même temps, il suggère que cette lumière primordiale est la source généreuse d’où proviennent les multiples lumières. Même si toute l’illumination de notre connaissance est intérieure, il est cependant raisonnable d’introduire la distinction suivante : il existe une lumière extérieure, celle de l’habileté technique ; une inférieure, celle de la connaissance sensible ; une intérieure, celle de la connaissance philosophique ; une supérieure, celle de la grâce et de l’Ecriture Sainte. La première éclaire les formes créées par l’homme ; la deuxième, la forme naturelle ; la troisième, la vérité intelligible ; la quatrième et dernière la vérité qui nous sauve. »


« §6. De tout ce que nous avons dit, il ressort que si la lumière qui descend d’en haut comporte quatre parties d’après une première division, il en existe cependant six espèces différentes : la lumière de l’Ecriture Sainte, celle de la connaissance sensible, celle de l’habileté technique, celle de la philosophie rationnelle, celle de la philosophie naturelle, celle de la philosophie morale. Ces six illuminations existent dans la vie d’ici-bas et un soir leur succède, car “toute science sera détruite”. C’est pourquoi vient après elle le septième jour, celui du repos, qui ne connaît pas de soir, c’est l’illumination de la gloire céleste. »


« § 7 […] La conclusion est que toute notre connaissance trouve son achèvement dans celle de l’Ecriture Sainte, surtout dans son sens anagogique, par lequel l’illumination est reportée (refertur) en Dieu dont elle a tiré son origine. C’est donc là que le cercle se referme et qu’ainsi l’on parvient à l’achèvement. »


« § 8. Il nous faut voir maintenant comment les autres illuminations de nos connaissances doivent toutes se ramener à la lumière de l’Ecriture Sainte.
Nous commencerons cet examen par l’illumination de la connaissance sensible, toute entière consacrée à ce que peuvent percevoir les sens. Il faut en considérer trois éléments, le milieu ambiant (medium), l’exercice et le plaisir de cette connaissance. […] »


« § 10. Si l’on considère ensuite la satisfaction obtenue, on verra (intuebimur) l’union de Dieu et de l’âme. Chaque sens recherche en effet avec avidité (quaerit cum desiderio) le sensible qui lui convient (suum sensibile conveniens) ; il le trouve avec joie et y revient sans lassitude, car “l’œil ne se rassasie pas de voir, ni l’oreille n’est saturée d’entendre. De la même manière, le sens de notre cœur doit se mettre en quête de ce qui est beau, harmonieux et de bonne odeur, doux au toucher, le découvrir avec joie et le rechercher sans cesse.

Telle est aussi la manière dont la connaissance sensible contient, sous une forme cachée, la sagesse divine [sapientia divina, “goûter divin” selon Pierre Magnard] et telle est aussi la merveilleuse contemplation des cinq sens spirituels dans leur conformité avec les sens corporels. »






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Mercredi 12 novembre 2008




Roger Bastide, « Signification de la psychose dans l’évolution de l’homme et des structures sociales », in Le rêve, la transe et la folie, p. 136 :

« …On a reconnu là la thèse de Morel (1857) qui fait de la folie un phénomène de régression des formes supérieures vers des formes inférieures d’organisation physique et mentale, par intoxication du système nerveux. (…) L’habitat, pour les primitifs (paludisme, verminoses, etc.), l’urbanisation et la première révolution industrielle, pour les civilisés, en attaquant le système nerveux à travers le processus de la dégénérescence et de la régression, tels sont les facteurs qui rendent à la folie sa signification, en la situant dans le schéma de l’évolution de l’humanité, sans avoir à le détruire. »


Ibid, p. 138 :

« …Nous trouvons un premier courant [en psychiatrie] qui va situer les psychoses par rapport à l’évolution de l’homme. Dans ce courant nous situerons des psychiatres et tout d’abord Jackson qui fait de la pathologie une dissolution des fonctions supérieures moins organisées et de ce fait plus fragiles : la maladie ne crée pas, elle libère seulement les fonctions inférieures : “Les maladies du système nerveux doivent être considérées comme des réversions de l’évolution”, de l’évolution au sens Spencérien du terme, qui va de l’automatique à l’acte volontaire (Jackson, 1932). — Bien d’autres encore, comme Mourgue par exemple, — mais aussi des psychologues comme Ribot dans ses Maladies de la mémoire ou ses Maladies de la personnalité, défendent la même loi de la régression suivant, en sens inverse, les étapes de l’évolution. Dans une certaine mesure nous mettrions aussi ici le Dr. Ey qui voit dans les psychoses un amoindrissement de la liberté, une régression vers l’automatisme primitif et il ajoute — ce qui pour nous est le point le plus important sur lequel nous allons revenir — vers “un vieux fond de rêve et d’images” (Ey, 1950). Bien souvent, on s’en tient à l’évolution individuelle, c’est-à-dire que la régression suit la marche inverse de la psychogenèse, de l’enfant à l’adulte. Mais, comme on postule que l’ontogenèse reproduit la phylogenèse, on peut aussi considérer que la régression libère dans le malade l’archaïque ou l’humanité primitive. »


Roger Bastide, « Discipline et spontanéité dans les transes afro-américaines », in Le rêve, la transe et la folie (p. 117)  :

« Les cultes de possession n’ignorent pas la transe sauvage, — ni la sauvagerie de la transe.

Ils n’ignorent pas la transe sauvage. Elle est un des critères (il y en a d’autres, la maladie, le rêve, la découverte d’un objet bizarre…) de la volonté des dieux de “monter” sur les hommes.

Brésil : la transe par le dieu « non baptisé ».
Haïti : la transe par le loa bossale.

Mais justement les cultes de possession ne peuvent accepter cette transe. Et dès qu’elle se manifeste, il faudra aussitôt la “récupérer” pour la faire rentrer dans le monde des conventions et des règles — il faudra la socialiser pour pouvoir la contrôler et la manipuler en vue de la faire servir au bien de la communauté — la transe sauvage est une forme pure, sans contenu (nous avons dit plus haut : une “matrice”), il faudra lui donner une matière fournie par la tradition religieuse de l’ethnie (on trouverait des phénomènes analogues dans le mysticisme chrétien : le rôle des directeurs de conscience est de fournir à la transe du mystique un ensemble de représentations collectives héritées du passé chrétien).


Roger Bastide, Le Candomblé de Bahia, p. 52 :

[Il peut arriver qu’] « une personne non initiée, venue voir les danses pour le plaisir du seul spectacle [soit] brusquement […] prise elle aussi par une crise de possession. Dans ce cas, on dit que la personne est attaquée par un « saint sauvage » (santo bruto), ce qui signifie que la crise n’est pas contrôlée, orientée par la collectivité. Elle est alors conduite dans l’intérieur du sanctuaire pour faire son initiation et pour devenir ainsi une fille des dieux. L’initiation, en effet, n’a d’autre but que de socialiser la crise, pour qu’elle soit désormais moulée selon les patrons africains. »


Roger Bastide, « Discipline et spontanéité dans les transes afro-américaines », in Le rêve, la transe et la folie (p. 118)  :

« Cette socialisation de la transe obéit à deux postulations :

— L’une individuelle : la transe est proche de la folie si elle n’est pas réglée, elle est dangereuse pour la personne : d’où la cérémonie du bori, du “manger tête”, qui a pour but de “fortifier la tête” et d’empêcher la descente d’un dieu (ou des dieux) de provoquer une catastrophe pour la santé mentale du fidèle.

— L’autre collective : la transe sauvage ne sert à rien, elle n’apporte aucun message, elle est simple “symptôme” d’un désir divin, elle n’est pas encore un langage, articulé musculairement, qui permette la communication de la nature avec la surnature.

La socialisation se fait par le moyen de l’initiation qui est une manipulation de la capacité de tomber en transe pour modeler cette transe à travers :

a) Un système mythique : chaque dieu a un certain visage et il a une certaine histoire. Là où l’histoire est oubliée, comme dans le Vodou haïtien, la transe du loa baptisé : reproduction du “caractère” du dieu (Ogoum : la violence ; Erzulie : l’amour sensuel) — là où l’histoire est connue, comme dans le candomblé brésilien ou la santeria cubaine : reproduction des mythes (ainsi la personne possédée par Shango passera entre celle possédée par Ogum et celle possédée par Oxum quand ces deux dernières dansent trop près l’une de l’autre (car Ogum et Shango sont deux frères qui se disputent les faveurs de Oxum). Ainsi la cérémonie religieuse devient mimesis, donc jeu de rôles, ce qui lui donne son caractère théâtral.

b) Une éducation de l’expression corporelle : apprentissage des danses, des gestes, liaison avec les rythmes musicaux, montage de ce que l’on pourrait appeler, en utilisant une expression de Lévi-Strauss, un ensemble ordonné selon certaines séquences de “paquets” de relations motrices.

Toute la religion africaine et afro-américaine est donc dirigée contre la transe sauvage. Elle est presque une “anti-transe”. »



Roger Bastide, Le Candomblé de Bahia, p. 52 :

« Dans les cérémonies traditionnelles des grands candomblés, de nombreux membres d’autre terreiros ou d’autres sectes viennent, en assistants ou en curieux. Il n’est pas de bon ton pour ces gens du dehors de tomber en transe. Ce serait très mal vu. L’extase n’est permise que dans le cadre du sanctuaire où l’on a fait son initiation. Il arrive pourtant que ces filles en visite sentent l’appel insistant de leur dieu sourdre au-dedans d’elles ; elles réclament alors de grands verres d’eau fraîche qui a la vertu d’empêcher la possession de se produire. »


Roger Bastide,  Le Candomblé de Bahia, p. 61 sqq. :

« Tous ceux qui ont décrit l’initiation à Bahia font commencer la cérémonie par l’entrée du fils ou de la fille dans le sanctuaire où il ou elle va vivre désormais plusieurs mois. De trois à douze, suivant les candomblés. Seul Verger, par référence à l’Afrique, y introduit le cérémonial de la mort et de la résurection de l’individu. Une personne qui a été possédée par un “dieu sauvage” s’écroule finalement sur le sol et doit être transportée dans la chambre où le babalorixá “tuera le dieu”, c’est-à-dire fera revenir la patiente à l’état normal. L’écroulement sur le sol correspond à la mort de l’ancienne personnalité et le rite de “tuer le dieu” correspond à la résurrection, étant bien entendu que l’être qui renaît n’est plus la vieille personnalité, mais un nouveau “moi”, désormais divinisé. Cependant, quoique la volonté de l’Orixá de monter telle ou telle personne comme cheval se manifeste souvent de cette manière pathétique (nous en avons donné nous-même ailleurs des exemples), on peut devenir fils ou fille de saint sans passer à Bahia par l’état préliminaire du “santo bruto”. Si l’on découvre par exemple une pierre aux formes étranges et que l’on croit y reconnaître l’appel, encore mystérieux, d’une divinité : c’est le cas de cette Olympia, dont Nina Rodrigues nous a conté l’histoire. La maladie peut être également un signe, nous connaissons un fils d’Omolú, qui l’est devenu après avoir attrapé la variole. Certaines filles, enfin, sont destinées par leurs parents dès le plus jeune âge à faire partie de la confrérie, sans qu’elles aient manifesté par leur comportement une propension quelconque à tomber en état de transe. Ce qui fait que la mort et la résurrection n’auront lieu qu’après l’entrée dans le sanctuaire, et sous forme d’une vérification, d’une espèce de test, pour savoir si l’
Orixá est bien d’accord avec la continuation du cérémonial.

Dans le lavage du collier et le bori, la tête était mise, par l’intermédiaire d’un bain d’herbes ou par le sang, en communication avec la pierre de la divinité, mais cette pierre était une pierre du pegi, déjà “faite”. Dans l’initiation, au contraire, il faudra présenter une nouvelle pierre, qui sera la pierre particu- [62] -lière de l’initiée, celle dont elle prendra soin tout le reste de sa vie et à laquelle elle donnera à manger. De là la phrase de Nina Rodrigues : “La fabrication du Saint comprend deux opérations qui se complètent, la préparation du fétiche et l’initiation ou la consécration de son possesseur.” En fait, si on peut, pour les facilités de la description, séparer ces deux rituels, ils sont cependant plus que complémentaires, ils sont inextricablement liés. Puisque, comme nous l’avons dit, l’incorporation d’un individu à la vie du candomblé est la conséquence de sa liaison avec l’
Orixá, et que la force de l’Orixá est dans la pierre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que cette préparation et cette mise en participation du “fétiche”, suivant l’expression de Nina Rodrigues, et de la tête, ont lieu au début du même cérémonial de l’initiation. Au cours de ses premières étapes.

On commence naturellement, et c’est la fonction du babalaô, par consulter les coquillages divinatoires, pour savoir quelle est la divinité qui réclame la candidate à l’initiation. Lorsque le nom de l’
Orixá est connu, alors a lieu l’entrée dans le sanctuaire. Dans les ténèbres, souvent lumineuses sous les Tropiques, de la nuit, la candidate va prendre un bain dans une source sacrée, elle quitte ses anciens vêtements avant d’entrer dans l’eau et elle en prendra de nouveaux à la sortie. Ainsi est symbolisée, par la lustration et le changement d’habits, le passage de la vie profane à la vie mystique. À son retour dans le sanctuaire, elle est reçue solennellement par les dignitaires de la secte et on la fait asseoir sur un ban ou une chaise n’ayant pas encore servi. C’est, en quelque sorte, le rituel de l’intronisation.

On prépare la pierre. “La préparation ou lavage de la pierre est une chose très compliquée dans laquelle le Père du terreiro met toute sa science, toute son habileté” : la pierre de foudre de Xangô, par exemple, doit être posée dans un bain d’huile de palme, d’herbes sacrées ; celle de Yemanjá dans du miel, farine de maïs, etc. Cette pierre sera mise en contact avec l’individu et le collier qu’il portera. Avant de s’enfoncer davantage dans le dédale du rituel, on célèbre un bori pour fortifier la tête, la rendre capable de supporter sans dommage les crises répétées et prolongées qui se succéderont. D’ailleurs, s’il est nécessaire, [63] d’autres mangers-tête auront lieu par la suite. Le bori, en même temps qu’il rend la personne apte à continuer sans danger l’initiation, relie aussi plus étroitement, comme nous l’avons montré, la pierre, la divinité, le candidat et le groupe social constituant le candomblé. Il faut ajouter que cette pierre ne sera pas oubliée par la suite ; on lui offrira une partie des aliments, des animaux sacrifiés, du sang répandu, ce qui fait que la fabrication de la pierre ou, comme on dit, “la fixation” de l’
Orixá en elle, suit pas à pas toutes les étapes de la parallèle “fixation” de l’Orixá dans la tête de l’initié. Autant qu’on puisse l’affirmer pour des cérémonies interdites aux profanes, les deux mouvements sont simultanés, la pierre entrant dans le pegi en même temps que l’individu entre dans la secte ; les deux incorporations coexistent et traduisent la même participation, celle de l’objet et de son possesseur, à une identique réalité surnaturelle. »

Hermès Trismégiste, Asclépius §§ 23-24 (Corpus Hermeticum, trad. Festugière, “Les Belles Lettres”, t. II, pp. 325 sq.) :

« De même que le Seigneur et le Père, ou, pour lui donner son nom le plus haut, Dieu, est le créateur des dieux du ciel, ainsi l’homme est-il l’auteur des dieux qui résident dans les temples et qui se satisfont du voisinage des humains : non seulement il [= l’homme] reçoit la lumière (vie), mais il la donne à son tour ; non seulement il progresse vers Dieu, mais encore il crée des dieux. Admires-tu, Asclépius, ou manques-tu de foi toi aussi, comme la plupart ?

— Je suis confondu, ô Trismégiste ; mais je me rends volontiers à ton propos, et je tiens l’homme pour infiniment heureux, puisqu’il a obtenu une telle félicité.

— Certes, il mérite qu’on l’admire, celui qui est le plus grand de tous les êtres. C’est une croyance universelle que la race des dieux est issue de la partie la plus pure de la nature, et que leurs signes visibles ne sont pour ainsi dire que des têtes, en lieu et place du corps entier. Mais les images des dieux que façonne l’homme ont été formées des deux natures, de la divine qui est la plus pure et infiniment plus divine, et de celle qui est en deçà de l’homme, je [326] veux dire de la matière qui a servi à les fabriquer ; en outre, leurs figures ne se bornent pas à la tête seule, mais ils ont un corps entier avec tous ses membres. Ainsi l’humanité, qui toujours se souvient de sa nature et de son origine, pousse-t-elle jusqu’en ceci l’imitation de la divinité, que, comme le Père et Seigneur a doué les dieux d’éternité pour qu’ils lui fussent semblables, ainsi l’homme façonne-t-il ses propres dieux à la ressemblance de son visage.

24. — Veux-tu dire les statues, ô Trismégiste ?

— Oui, les statues, Asclépius. Vois comme toi-même tu manques de foi ! Mais ce sont des statues pourvues d’une âme, conscientes, pleines de souffle vital, et qui accomplissent une infinité de merveilles ; des statues qui connaissent l’avenir et le prédisent par les sorts, l’inspiration prophétique, les songes et bien d’autres méthodes, qui envoient aux hommes les maladies et qui les guérissent, qui donnent, selon nos mérites, la douleur et la joie. »

http://wiki-im.la-cap.fr/images/personnages/hermes_trismegiste.gif

Hermès Trismégiste, Asclépius, §§ 37-38 (Corpus Hermeticum, trad. Festugière, “Les Belles Lettres”, t. II, pp. 347 sq.) :

« 37. Revenons à l’homme et à la raison, don divin d’après lequel l’homme a reçu le nom d’animal raisonnable. Ce que nous avons dit de l’homme est déjà merveilleux, mais toutes ces merveilles ne valent pas celle-ci : ce qui commande surtout l’admiration, c’est que l’homme a été rendu capable de découvrir la nature des dieux. Nos premiers ancêtres, donc, après avoir gravement erré quant  à la vraie doctrine sur les dieux — ils ne croyaient point en eux et ne se souciaient ni de culte ni de religion — inventèrent l’art de faire des dieux ; puis, l’ayant trouvé, il y attachèrent une vertu appropriée, qu’ils tiraient de la nature matérielle ; et, mêlant cette vertu à la substance des statues, comme ils ne pouvaient créer proprement des âmes, après avoir évoqué des âmes de démons ou d’anges, il les introduisirent dans leurs idoles par des rites saints et divins, en sorte que ces idoles eussent le pouvoir de faire du bien et du mal.

Tel est le cas, Asclépius, de ton aïeul, le premier inventeur de l’art de guérir, auquel on a dédié sur le mont de Libye proche de la rive des crocodiles un temple où gît ce qui en lui fut l’homme terrestre, c’est-à-dire le corps (car le reste, ou, pour mieux dire, le tout de lui, s’il est [348] vrai que le tout de l’homme consiste dans ce qui a le sentiment de la vie, s’en est retourné, plus heureux, au ciel), et qui, aujourd’hui encore, par son pouvoir divin, fournit aux hommes dans leurs infirmités toutes les sortes de secours qu’il leur donnait jadis par l’exercice de son art médical. Ainsi encore mon aïeul Hermès, dont je porte le nom, n’est-il pas vrai qu’il réside dans sa ville natale, dénommée d’après lui, où il donne aide et salut à tous les mortels qui, de partout, viennent à lui ? Isis enfin, l’épouse d’Osiris, nous savons combien de bienfaits elle accorde, propice, quels maux elle envoie, irritée !

Car les dieux terrestres et matériels entrent facilement en colère, puisque les hommes les ont fabriqués et composés de l’une et l’autre nature. De là vient que les Egyptiens reconnaissent officiellement ces animaux sacrés que nous voyons, et qu’ils adorent dans chaque ville les âmes de ceux dont les âmes ont été déifiées de leur vivant, au point que des villes vivent sous leurs lois et qu’elles portent leurs noms. Et c’est parce que les animaux adorés en telle ville ne sont pas reconnus en telle autre que les cités d’Egypte se provoquent continuellement dans des guerres.

38. — Et de ces dieux qu’on nomme terrestres, ô Trismégiste, de quelle sorte est la propriété ?

— Elle résulte, Asclépius, d’une composition d’herbes, de pierres et d’aromates qui contiennent en eux-mêmes [349] une vertu occulte d’efficacité divine. Et, si l’on cherche à les réjouir par de nombreux sacrifices, des hymnes, des chants de louange, des concerts de sons très doux qui rappellent l’harmonie du ciel, c’est pour que cet élément céleste qui a été introduit dans l’idole par la pratique répétée de rites célestes puisse supporter joyeusement ce long séjour parmi les hommes. Voilà comment l’homme fabrique des dieux. »


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Mercredi 3 décembre 2008

Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF,
p. 112-113:

« Considérons alors, dans le domaine vaguement et sans doute artificiellement découpé de l’“imagination”, la découpure naturelle que nous avons appelée fabulation, et voyons à quoi elle peut bien s’appliquer naturellement. De cette fonction relèvent le roman, le drame, la mythologie avec tout ce qui la précéda. Mais il n’y a pas toujours eu des romanciers et des dramaturges, tandis que l’humanité ne s’est jamais passée de religion. Il est donc vraisemblable que poèmes et fantaisies de tout genre sont venus par surcroît, profitant de ce que l’esprit savait faire des fables, mais que la religion était la raison d’être de la fonction fabulatrice : par rapport à la religion, cette faculté serait effet et non pas cause. Un besoin, peut-être individuel, en tout cas social, a dû exiger de l’esprit ce genre d’activité. Demandons-nous quel était ce besoin. Il faut remarquer que la fiction, quand elle a de l’efficace, est comme une hallucination naissante : elle peut contrecarrer le jugement et le raisonnement, qui sont les facultés proprement intellectuelles. Or, qu’eût fait la nature, après avoir créé des êtres intelligents, si elle avait voulu parer à certains dangers de l’activité intellectuelle sans compromettre l’avenir de l’intelligence ? L’observation nous fournit la réponse. Aujourd’hui, dans le plein épanouissement de la science, nous voyons les plus beaux raisonnements du monde s’écrouler devant une expérience : rien ne résiste aux faits. Si donc l’intelligence devait être retenue, au début, sur une pente dangereuse pour l’individu et pour la société, ce ne pouvait être que par des constatations apparentes, par des fantômes de faits : à défaut d’expérience réelle, c’est une contrefaçon de l’expérience qu’il fallait susciter. » 


Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF, p. 127:

« Envisagée de ce premier point de vue, la religion est donc une réaction de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence. »



Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF,
p. ?:

« …Laissons […] de côté l’imagination, qui n’est qu’un mot, et considérons une faculté bien définie de l’esprit, celle de créer des personnages dont nous nous racontons à nous-mêmes l’histoire. Elle prend une singulière intensité de vie chez les romanciers et les dramaturges. Il en est qui sont véritablement obsédés par leurs héros ; ils sont menés par lui plutôt qu’ils ne le mènent ; ils ont même de la peine à se débarrasser de lui quand ils ont achevé leur pièce ou leur roman. Ce ne sont pas nécessairement ceux dont l’œuvre a la plus haute valeur ; mais, mieux que d’autres, ils nous font toucher du doigt l’existence, chez certains au moins d’entre nous, d’une faculté spéciale d’hallucination volontaire. À vrai dire, on la trouve à quelque degré chez tout le monde. Elle est très vivante chez les enfants. Tel d’entre eux entretiendra un commerce quotidien avec son personnage imaginaire dont il vous indiquera le nom, dont il vous rapportera les impressions sur chacun des incidents de la journée. Mais la même faculté entre en jeu chez ceux qui, sans créer eux-mêmes des êtres fictifs, s’intéressent à des fictions comme ils le feraient à des réalités. Quoi de plus étonnant que de voir des spectateurs pleurer au théâtre ? »


Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF, p. 59:

« Les Stoïciens ont donné de fort beaux exemples. S’ils n’ont pas réussi à entraîner l’humanité avec eux, c’est que le stoïcisme est essentiellement une philosophie. Le philosophe qui s’éprend d’une doctrine aussi haute, et qui s’insère en elle, l’anime sans doute en la pratiquant : tel, l’amour de Pygmalion insuffla la vie à la statue une fois sculptée. Mais il y a loin de là à l’enthousiasme qui se propage comme un incendie. Une telle émotion pourra évidemment s’expliciter en idées constitutives d’une doctrine, et même de plusieurs doctrines différentes qui n’auront d’autre ressemblance entre elles qu’une communauté d’esprit ; mais elle précède l’idée au lieu de la suivre. »


Ozanam,  La Civilisation au cinquième siècle, t. I, éd. de 1873, p. 407 sq. :

« …La raison ne peut rien sans la parole qui la provoque ; la parole lui vient du dehors, comme une autorité ; c’est une impulsion, une invasion qui se fait du dehors chez elle ; elle lui vient comme une prévenance d’un autre être raisonnable qui l’attire à elle et par lequel il lui est impossible de ne pas se laisser attirer. Quand on parle à l’âme, il est impossible qu’elle ne réponde pas, et le premier effort de la parole, c’est de provoquer l’adhésion de notre intelligence, c’est de faire qu’elle se jette, pour ainsi dire, au-devant de cette autre intelligence qui vient à elle ; et cette adhésion à la parole, c’est ce que l’on appelle, dans l’ordre de la nature, la foi humaine, à laquelle correspond, dans l’ordre théologique, la foi divine et surnaturelle. »


Ozanam
La Civilisation au cinquième siècle, t. I, éd. de 1873, p. 443 :

« Le principe logique de tout ce que le moyen âge fera de plus grand est la foi, le besoin de croire, cette puissance que l’homme trouve en lui-même quand il croit ; car prenez-y garde, ce n’est qu’à la condition de croire que l’homme peut arriver à aimer ; la théologie n’est si puissante que parce qu’elle est, en même temps, principe de foi et d’amour. En effet, l’homme n’aime que ce qu’il croit ; il n’aime pas ce qu’il comprend, il n’aime qu’à la condition de ne pas comprendre ; ce qui se laisse voir jusqu’au fond, ce qui se voit comme une vérité mathématique inspire peu d’amour au cœur. Qui a jamais été épris d’un axiome, d’une vérité qui ne laisse plus rien à chercher ? Dans l’amour il y a quelque chose de plus puissant que tout le reste : l’inconnu ; rien n’attire l’homme comme le mystère. »


Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, IV, 78, sur le sacrement de mariage :

« 3. Dans ce sacrement comme dans les autres, les gestes accomplis à l’extérieur figurent quelque chose d’ordre spirituel ; ainsi, dans ce sacrement, la conjonction de l’homme et de la femme figure la conjonction du Christ et de l’Eglise, comme dit l’Apôtre dans la Lettre aux Ephésiens, 5 [v. 32] : Ce sacrement est grand ; et moi je dis qu’il <concerne> le Christ et l’Eglise.

4. Comme les sacrements réalisent ce qu’ils figurent, il faut croire que ce sacrement confère à ceux qui se marient une grâce qui les rend parties prenantes de l’union du Christ et de l’Eglise : ce qui leur est très nécessaire pour n’être pas séparés du Christ et de l’Eglise par les réalités charnelles et terrestres qu’ils rencontrent. »

Jean Calvin

Jean Calvin, Consensus Tigurinus (
1549), version française de 1551 :

« 4. […] Nous avons à considérer Christ en sa chair comme sacrificateur qui, par l’oblation faite en la croix, a obtenu pardon de nos péchés et par son obéissance a effacé toutes nos iniquités, qui nous a acquis justice parfaite et qui maintenant intercède pour nous afin de nous donner accès à Dieu. Il le nous faut considérer comme sacrifice abolissant les péchés, par le moyen duquel Dieu a été apaisé envers le monde. Il le nous faut considérer comme frère qui nous a faits enfants bienheureux de Dieu, voire nous qui étions la race malheureuse d’Adam. Il le nous faut considérer comme réparateur qui, par la vertu de son Esprit, réforme tout ce qui est de vicieux en nous, afin que nous cessions de vivre selon le monde et la chair, mais que Dieu vive en nous. Il le nous faut considérer comme roi, lequel nous enrichit de tous biens, qui nous gouverne et maintient sous sa protection, qui nous garnit de toutes armes spirituelles, qui nous délivre de tout mal et nuisance, qui nous conduit et régit par le sceptre de sa bouche. Et le nous faut tellement considérer en toutes ces qualités qu’il nous élève à sa majesté divine et à celle de son Père, jusqu’à tant que ce qui se fera une fois soit accompli, c’est que Dieu soit tout en tous.

5. Or à ce que Jésus-Christ se montre tel envers nous et produise tels effets. il nous convient être unis avec lui et assemblés en son corps. Car il n’épand pas sa vie sur nous, sinon en tant qu’il est notre chef, duquel tout le corps reçoit accroissement et vigueur pour en distribuer à chacun membre, voire le corps étant lié et conjoint avec son chef par fermes jointures.

6. C’est la communication spirituelle que nous avons avec le Fils de Dieu, quand lui, habitant en nous par son Esprit, nous fait participants de tous les biens qui résident en lui, pour laquelle testifier, tant la prédication de l’Evangile que l’usage des sacrements nous ont été ordonnés, à savoir du Baptême et de la sainte Cène.

7. Vrai est que cette fin convient aussi aux sacrements, qu’ils soient comme marques et méreaux [= signes] de la confession de notre chrétienté et de la compagnie fraternelle que nous avons ensemble, qu’ils nous incitent à rendre grâces à Dieu, qu’ils nous soient comme exercices pour nous confirmer en foi et en sainte vie et finalement qu’ils soient comme cédules et instruments nous obligeant à cela. Mais le principal de leur office est que Dieu par iceux nous testifie sa grâce, nous la représente et scelle. Car combien qu’ils ne signifient rien que ce qui nous est annoncé par la Parole, toutefois c’est un grand bien et singulier que Dieu mette devant nos yeux comme des images vives qui touchent mieux tous nos sens, comme si nous étions amenés à la chose même, à savoir d’autant que la mort de Jésus-Christ, avec tous les biens qui nous y ont été acquis, nous est mise au devant pour mieux exercer notre foi. Et aussi ce n’est point peu de chose que ce que Dieu avait prononcé de sa bouche, soit confirmé et ratifié comme par sceaux.

8. Au reste, puisque les témoignages et sceaux que Dieu nous a donnés de sa grâce sont vrais, il n’y a doute qu’il n’accomplisse vraiment dedans nous par son Esprit tout ce que les sacrements figurent par dehors : c’est que nous jouissions de Christ comme de la fontaine de tous biens afin que, par le moyen de sa mort, nous soyons réconciliés à Dieu et renouvelés en sainteté de vie, qu’étant justifiés nous obtenions salut et conséquemment que nous rendions grâces de tels bénéfices qui nous ont une fois été donnés en la croix et que par foi nous recevons chacun jour.

9. Parquoi, combien que nous mettions distinction, comme il est expédient, entre les signes et les choses figurées, si ne séparons-nous pas la vérité d’avec les signes, que nous ne confessions que tous ceux qui reçoivent là les promesses à eux offertes, reçoivent aussi Christ spirituellement avec toutes ses richesses spirituelles et même que ceux qui auparavant avaient été faits participants de lui restaurent et continuent la communication qu’ils en ont déjà.

10. Car il ne faut pas regarder aux signes nus, mais plutôt à la promesse qui y est annexée. Ainsi d’autant que notre foi profite en la promesse, cette vertu et efficace que nous avons dite, se montre et déploie. Parquoi la simple matière de l’eau, du pain et du vin ne nous présente pas ou donne Christ et ne nous met en possession de ses dons spirituels ; mais plutôt il faut avoir égard à la promesse de laquelle l’office est : nous mener droit à Jésus-Christ, par le chemin de la foi qui est celle laquelle nous fait communiquer à lui.

11. Par ceci est abattue l’erreur de ceux qui s’amusent, comme étourdis, aux éléments et y attachent la fiance (confiance) de leur salut. Comme ainsi soit que les sacrements séparés de Christ ne soient que des masques frivoles et que cette voix y résonne clairement : qu’il ne se faut arrêter qu’en un seul Jésus-Christ et qu’on ne doit chercher ailleurs la grâce de salut.

12. Davantage, quant à ce qui nous est donné par les sacrements, ce n’est point par leur propre vertu, encore qu’on y comprenne la promesse dont ils sont qualifiés. Car c’est Dieu seul qui besogne par son Esprit. Et en ce qu’il use du moyen des sacrements, ce n’est pas pour y enclore sa vertu (enfermer sa puissance), ni pour déroger en façon que ce soit à l’efficace et vigueur de son Esprit. Mais en ce faisant, il s’en sert comme d’aides inférieures, voire en sorte que toute la vertu réside cependant en lui seul.

13. Comme donc saint Paul déclare que celui qui plante ou arrose n’est rien, mais que le tout est en Dieu qui donne l’accroissement, ainsi peut-on dire des sacrements : à savoir qu’ils ne sont rien et ne profiteraient rien si Dieu ne besognait lui seul. Ce sont bien instruments par lesquels Dieu besogne avec efficace et vertu quand bon lui semble, en telle sorte néanmoins que toute la perfection de notre salut lui doit être attribuée.

14. Nous concluons donc qu’il n’y a que Christ qui baptise intérieurement, qui nous fait participants de soi en la Cène et qui accomplit ce que les sacrements figurent. Et qu’il use tellement de ces aides que toute la vertu procède de son Esprit et tout l’effet y réside.

15. Suivant cela, les sacrements sont quelquefois nommés sceaux ; il est dit
qu’ils nourrissent, confirment et avancent la foi. Et toutefois à parler proprement, il n’y a que l’Esprit de Dieu qui soit le sceau souverain, comme c’est lui-même qui commence et parfait la foi. Car tous ces titres des sacrements doivent être mis en degré inférieur, à ce que nulle portion de notre salut, quelque petite qu’elle soit, ne s’ôte point à celui qui est l’auteur entier, pour la donner aux créatures ou éléments.

16. Davantage, nous enseignons que Dieu ne déploie pas indifféremment sa vertu en tous ceux qui reçoivent les sacrements, mais seulement en ses élus. Et comme il n’illumine sinon ceux qu’il a déjà ordonnés à la vie éternelle, aussi il fait par la vertu secrète de son Esprit qu’ils jouissent à la vérité de ce qui est offert aux sacrements.

17. Par cette doctrine est renversée la rêverie des Sorboniques qui enseignent que les sacrements du nouveau Testament confèrent et donnent grâce à tous ceux qui n’y mettent point d’object de péché mortel. Car outre ce qu’on ne reçoit rien aux sacrements que par foi, on doit tenir pour résolu que la grâce de Dieu n’y est point attachée, tellement que celui qui aura le signe possède quant et quant la chose signifiée. Car les signes sont aussi bien administrés aux réprouvés comme aux élus, mais la vérité ne parvient sinon aux seconds.

18. Il est bien certain que Christ avec ses dons est offert en commun à tous et que la vérité de Dieu n’est pas abattue par l’incrédulité des hommes, que les sacrements ne retiennent toujours leur nature et vigueur, mais tous ne sont pas capables de Christ ni de ses dons. Ainsi, il ne se change rien du côté de Dieu, mais quant aux hommes chacun en reçoit selon la mesure de sa foi.

19. Or comme l’usage des sacrements n’apporte rien plus aux infidèles que s’ils s’en abstenaient, même leur tourne seulement à mal et confusion, aussi la vérité qui est là figurée ne laisse pas d’être communiquée aux fidèles hors l’usage des signes. En cette façon, les péchés de saint Paul ont été lavés par le baptême qui avaient [dé]jà auparavant été lavés. Pareillement, le baptême a été lavement de régénération à Corneille, qui déjà avait reçu le saint Esprit. Selon cette règle, Jésus-Christ se communique à nous en la Cène, lequel se sera donné à nous auparavant et habite perpétuellement en nous. Car puisqu’il est commandé à chacun de s’éprouver, il s’ensuit que la foi est requise devant qu’on approche du sacrement de la Cène. Or la foi ne peut être sans Christ. Mais selon qu’elle est confirmée et s’augmente par les sacrements, aussi les dons de Dieu y sont confirmés et, par manière de dire, Jésus-Christ croît en nous et nous en lui.

20. Outreplus, l’utilité que nous recevons des sacrements ne se doit restreindre au temps de la réception d’iceux, comme si le signe visible, sitôt qu’il nous est proposé, nous apportait avec soi en un même moment la grâce de Dieu. Car ceux qui ont été baptisés dès leur première enfance ne sont quelquefois régénérés de Dieu qu’en âge d’homme ou même en vieillesse. Aussi l’utilité du baptême s’étend à tout le cours de notre vie, Car la promesse qui est là contenue demeure toujours. Il peut advenir aussi que l’usage de la Cène, qui ne nous aurait guère profité en l’acte à cause de notre nonchalance ou tardiveté, produira après meilleur fruit.

21. Surtout il faut ôter toute imagination de présence de lieu. Car comme ainsi soit que les signes soient ici au monde, qu’on les voie à l’oeil, qu’on les touche à la main, nous ne devons chercher Jésus-Christ, en tant qu’il est homme, sinon au ciel ni d’autre façon qu’en Esprit et en foi. Parquoi c’est une superstition méchante et perverse de l’enclore sous les éléments de ce monde.

22. Nous rejetons donc comme mauvais expositeurs ceux qui insistent ric à ric au sens littéral de ces mots : Ceci est mon corps, Ceci est mon sang. Car nous tenons pour tout notoire que ces mots doivent être sainement interprétés et avec discrétion, à savoir que les noms de ce que le pain et le vin signifient leur sont attribués. Et cela ne doit être trouvé nouveau ou étrange que par une figure qu’on dit métonymie, le signe emprunte le nom de la vérité qu’il figure, vu que telles façons de parler sont plus que fréquentes en l’Ecriture et nous, en parlant ainsi, ne mettons rien en avant que les meilleurs Docteurs de l’Eglise ancienne et les plus approuvés n’aient dit devant nous.

23. Au reste, ce que Christ par foi en la vertu de son Esprit repaît et nourrit nos âmes par la viande de son corps et par le breuvage de son sang, ce n’est pas qu’il se fasse quelque mutation ou mélange de sa substance avec la nôtre, mais d’autant que nous puisons vie de la chair qui a été une fois offerte en sacrifice et du sang qui a été épandu pour notre purgation.

24. Par cela non seulement la sotte imagination des papistes est réprouvée, en ce qu’ils font accroire que le pain est transsubstantié en la chair de Christ, mais toutes autres lourdes fantaisies ou subtilités frivoles, qui sont pour déroger à la gloire céleste de Christ, ou ne conviennent point à la vérité de sa nature humaine. Or nous n’estimons pas que ce soit moindre absurdité d’enfermer Jésus-Christ sous le pain ou l’accoupler au pain que de dire que le pain soit transsubstantié en son corps.

25. Et afin qu’il ne reste nul doute : quand nous enseignons de chercher Jésus-Christ au ciel, nous entendons qu’il y a vraie distance de lieu entre lui et nous. Car combien qu’en parlant à la manière des philosophes il n’y ait point de lieu par-dessus les cieux, toutefois puisque le corps de Christ, selon que la nature et la propriété d’un corps humain le requiert à sa mesure certaine pour n’être pas infini et est compris au ciel, comme en espace de lieu, il est nécessaire qu’il y ait aussi longue distance de lui à nous, comme le ciel est loin de la terre.

26. Or s’il n’est pas licite d’attacher par nos folles rêveries Jésus-Christ au pain et au vin, c’est encore plus mal fait de l’adorer comme étant là. Car combien que le pain nous soit donné pour un méreau (signe) et gage de la communication que nous avons à Jésus-Christ, toutefois pource qu’il en est le signe, non pas la chose même, et n’a pas la chose enclose en soi, ceux qui arrêtent là leur esprit en adorant Jésus-Christ en font une idole. »


Gorampa Sönam Sengge (Tibet, 1429-1490), La Distinction des vues :

« Ainsi, cette manière de s’en tenir au simple vide de réalité, tout en réfutant l’absence de proliférations en termes de “ni être, ni non-être”, est peut-être bien le “système philosophique enseigné par Mañjushrî au maître Wumapa”, mais elle est purement et simplement contraire aux textes du noble et sublime Nâgârjuna et de sa postérité. Comment fut-elle enseignée ? Selon la biographie secrète de [Tsongkhapa] :


Je demandai à Mañjushrî par le truchement du maître Wumapa si la vue du Madhyamaka présente en mon esprit était svâtantrika ou prâsangika. Mañjushrî répondit : “Ce n’est la vue ni des Prâsangika ni des Svâtantrika”.

Ici, il semble que ce soit l’auteur de la biographie qui ajoute : “À cette époque-là, le Vénérable avait à l’esprit la vue, transmise depuis Zhang Thangsakpa  , du “ni existence, ni inexistence” ; c’est pourquoi ceci lui fut dit”. Que tous ceux qui sont dotés d’esprit critique et s’appliquent à l’obtention de la délivrance y fassent la plus grande attention. »



Jose I. Cabezón Freedom from Extremes, p. 311, n. 196 :
 
« Lama Wumapa (“Lama Madhyamaka”) Pawo Dorje (XIVe siècle, dates exactes inconnues) est un personnage dont Tsongkhapa a d’abord dépendu comme “médium” dans ses rapports avec
Mañjushrî, quand Tsongkhapa avait des questions à poser sur la vacuité. Les hagiographies traditionnelles de Tsongkhapa affirment que cela devint superflu quand Tsongkhapa commença à avoir lui-même des visions de Mañjushrî. Que nombre de ces ouvrages déclarent par ailleurs que le principal maître de Tsongkhapa en ce qui concerne le Madhyamaka fut Rendâwa (et non Lama Wumapa) indique vraisemblablement un certain degré d’embarras des Gelukpas à l’égard des liens de Tsongkhapa avec ce dernier. Gorampa est loin d’être la seule figure de l’histoire tibétaine qui ait affirmé que Tsongkhapa a été fourvoyé par Lama Wumapa. »


M. Kapstein, article
« La Philosophie au Tibet », à paraître dans un livre collectif Philosophies d'ailleurs sous la direction de Roger-Pol Droit chez Hermann :
 
« Tsongkhapa perçut clairement que les nombreuses questions disputées du bouddhisme de son temps ne pourraient être résolues par le seul recours à l’autorité scripturaire et il écrivit ceci :

Un passage de l’Ecriture qui dit simplement que “Tel [texte] est de tel [niveau de sens]” ne peut pas établir qu’il soit [effectivement] tel. En effet, puisqu’il n’y a pas en général de relation invariable [entre des assertions de la forme considérée et les niveaux de sens auxquels ils réfèrent], la simple proposition : “Ce [texte] est de tel [niveau de sens]” ne saurait prouver, dans aucun cas donné, s’il est de sens interprétable ou définitif.

L’exégète est ainsi renvoyé aux opérations de la raison naturelle quand il s’agit de frayer sa voie au travers des énigmes afférentes aux contradictions entre textes doctrinaux. »



Michel Strickmann, Mantras et mandarins (Gallimard, 1996), chapitre III, « L’icône animée », p. 203 :

« …Le prêtre doit devenir le dieu qu’il vénère. L’icône doit sa “vie” à un agent humain, mais le prêtre dépend de l’icône (qu’elle soit matérielle ou simplement visualisée) pour sa propre divinité. On peut, bien évidemment, “générer” une divinité en imagination, sans le support d’une statue ou d’une peinture. Mais le processus, sâdhana, est identique à la visualisation qui précède la création d’une statue ou d’une peinture. »


Gandavyûha-sûtra (texte canonique du bouddhisme du "Grand Véhicule", passage traduit sur la base de la version anglaise de Th. cleary, Flower Ornament Scripture, t. 3, pp. 365 sqq.):

« …Alors Sudhana circumabula respectueusement le bodhisattva Maitreya et lui dit: "Veuillez ouvrir la porte de la tour, et j’y entrerai." Maitreya se rendit donc à la porte de la tour contenant les ornements de Vairocana, et claqua des doigts de sa main droite. La porte de la tour s’ouvrit, et Maitreya pria Sudhana d’entrer. Sudhana, émerveillé au plus haut point, pénétra dans la tour. Aussitôt fut-il entré que la porte se referma.


Il vit la tour immensément vaste et ample, profonde de centaine de milliers de lieues, immense à l’exemple du ciel, aussi vaste que le tout de l’espace, parée d’innombrables attributs; d’innombrables dais, bannières, étendards, joyaux, guirlandes, perles et gemmes, lunes et croissants de lunes; de gonfanons multicolores, de résilles de pierres précieuses, de filets d’or, de cordelettes de joyaux, de gemmes sur des cordons d’or, de clochettes doucement tintantes, de réseaux de carillons, de fleurs cascandant, de guirlandes et banderoles célestes, d’encensoirs délivrant des fumées parfumées, d’averses de poudre d’or, de réseaux de chambres supérieures, de fenêtres arrondies, d’arches, de tourelles, de miroirs; de statuettes de joyaux figurant des femmes, d’éclats de gemmes, de pilliers de gemmes, de nuages d’étoffes précieuses, d’arbres de joyaux, de balustrades en pierres précieuses, de passages de joyaux, d’auvents de joyaux, de diverses dispositions du sol [en marquetterie de joyaux], de chambres gemmes, de promenades de gemmes, de rangées de bananiers d’or, de statues faites de toutes sortes de pierres précieuses, d’images de bodhisattva, d’oiseaux chanteurs, de lotus de joyaux, de bassins aux lotus, d’escaliers de gemmes, de sols faits de masses de joyaux divers, d’étalements de joyaux, de joyaux rayonnants, de joyaux de toutes sortes.




Aussi, au sein de la grande tour il vit d’innombrables tours pareillement arrangées; il vit que ces tours étaient aussi immensément vastes que l’espace, également disposées dans toutes les directions; et pourtant elles ne se mêlaient point les unes avec les autres, étant chacune distincte de toutes les autres, bien que toutes se reflétassent dans chacun des objets présents dans toutes les autres tours.

Alors Sudhana, témoin de cette miraculeuse épiphanie de l’inconcevable domaine de la grande tour contenant les ornements de Vairocana, fut empli de joie et de félicité; son esprit fut dégagé de toute conception et libéré de toute obstruction.
»



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