Jeudi 3 juillet 2008
[1] Nietzsche, Le Gai savoir (trad. Albert, Mercure de France, 1901, p. 229, ou collection "Idées", Gallimard, p. 284)  :

« Le plus important des événements récents — la « mort de Dieu », le fait que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard, sont assez aigus et assez fins pour percevoir ce spectacle ; un soleil semble s’être couché, une vieille et profonde confiance s’être changée en doute : c’est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus vieux.

On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a déjà fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte — pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple, toute notre morale européenne.

Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous, qui donc aujourd’hui la devinerait assez pour être l’initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une obscurité qui n’eurent probablement jamais leurs pareils sur la terre ?

Nous-mêmes, nous autres devins de naissance, qui restons comme en attente sur les sommets, placés entre hier et demain, haussés parmi les contradictions d’hier et de demain, nous autres premiers-nés, nés trop tôt, du siècle à venir, nous qui devrions apercevoir déjà les ombres que l’Europe est en train de projeter : d’où cela vient-il donc que nous attendions nous-mêmes, sans un intérêt  véritable, et avant tout sans souci ni crainte, la venue de cet obscurcissement ? Nous trouvons-nous peut-être encore trop dominés par les premières conséquences de cet événement ? — et ces premières conséquences, à l’encontre de ce qu’on pourrait peut-être attendre, ne nous apparaissent nullement tristes et assombrissantes, mais, au contraire, comme une espèce de lumière nouvelle, difficile à décrire, comme une espèce de bonheur, d’allègement, de sérénité, d’encouragement, d’aurore…

En effet, nous autres philosophes et « esprits libres », à la nouvelle que « le Dieu ancien est mort », nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; notre cœur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, d’appréhension et d’attente, — enfin l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis ; la mer, notre pleine mer, s’ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n’y eut-il jamais une mer aussi pleine. »

[2] Spinoza, Traité théologico-politique, premières pages :

« Si les hommes avaient le pouvoir d’organiser les circonstances de leur vie au gré de leurs intentions, ou si le hasard leur était toujours favorable, ils ne seraient pas en proie à la superstition. Mais on les voit souvent acculés à une situation si difficile, qu’ils ne savent plus quelle résolution prendre ; en outre, comme leur désir immodéré des faveurs capricieuses du sort les ballotte misérablement entre l’espoir et la crainte, ils sont en général très enclin à la crédulité. Lorsqu’ils se trouvent dans le doute, surtout concernant l’issue d’un événement qui leur tient à cœur, la moindre impulsion les entraîne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; en revanche, dès qu’ils se sentent sûrs d’eux-mêmes, ils sont vantards et gonflés de vanité. Ces aspects de la conduite humaine sont, je crois, fort connus, bien que la plupart des hommes ne se les appliquent pas… En effet, pour peu qu’on ait la moindre expérience de ceux-ci, on a observé qu’en période de prospérité, les plus incapables débordent communément de sagesse, au point qu’on leur ferait injure en leur proposant un avis. Mais la situation devient-elle difficile ? Tout change, ils ne savent plus à qui s’en remettre, supplient le premier venu de les conseiller, tout prêts à suivre la suggestion la plus déplacée, la plus absurde ou la plus illusoire ! D’autre part, d’infimes motifs suffisent à réveiller en eux soit l’espoir, soit la crainte. Si, par exemple, pendant que la frayeur les domine, un incident quelconque leur rappelle un bon ou mauvais souvenir, ils y voient le signe d’une issue heureuse ou malheureuse ; pour cette raison, et bien que l’expérience leur en ait donné cent fois le démenti, ils parlent d’un présage soit heureux, soit funeste. »

[3] Maimonide, Guide des égarés, II, 36 :

« Sache que la prophétie, en réalité, est une émanation de Dieu, qui se répand, par l’intermédiaire de l’intellect actif, sur la faculté rationnelle d’abord, et ensuite sur la faculté imaginative ; c’est le plus haut degré de l’homme et le terme de la perfection à laquelle son espèce peut atteindre, et cet état est la plus haute perfection de la faculté imaginative. »

[4] Maimonide, Traité des huit chapitres (trad. cit., p. 647) :

« La partie imaginative est la faculté qui conserve les impressions des choses perçues par les sens, alors que celles-ci ont été retirées du contact des sens qui les ont perçues… »

Certes, elle n’est pas non plus donnée comme exempte d’activité (op. cit, même page):

« …Elle les combine les unes avec les autres et les sépare les unes des autres ; aussi cette faculté associe-t-elle des choses qu’elle a perçues à des choses qu’elle n’a jamais perçues et dont la perception même est impossible. Ainsi, l’homme se représente en imagination un vaisseau de fer flottant dans l’air ou un homme dont la tête touche le ciel et les pieds la terre, ou encore un animal pourvu de mille yeux, ou beaucoup d’autres choses impossibles que forge cette faculté et auxquelles elle prête une existence imaginaire. »

[5] Maimonide, Guide des égarés (II, 47) :

« Il est indubitablement clair que les prophètes, le plus souvent, prophétisent par des paraboles ; car ce qui sert d’instrument pour cela, je veux dire la faculté imaginative, produit cet effet. »

[6] Maimonide, Traité des huit chapitres (chp. VII, p. 668) :

« Le prophète, pour prophétiser, doit posséder toutes les qualités intellectuelles et la majeure partie des qualités morales et les plus importantes d’entre celles-ci, d’après cette parole [des docteurs] : “L’inspiration prophétique n’est donnée qu’à un homme sage, fort et riche” (Chabbat 92a) : le terme de “sage” embrasse certainement les qualités intellectuelles ; celui de “riche” s’applique aux qualités morales, c’est-à-dire au contentement car ils [les docteurs] désignent l’homme content [= satisfait de son sort] par “riche”, selon cette parole qu’ils disent (Aboth 4 : 1), pour définir le mot “riche” : “Qui est riche ? Celui qui est content de son sort”, c’est-à-dire qui se contente de ce que sa destinée lui a réservé et ne s’afflige pas de ce qu’elle ne lui a pas octroyé ; et pareillement, le terme de “fort” s’applique aux qualités morales, c’est-à-dire à celui qui dirige ses forces en conformité de la raison […]. C’est ainsi que [les docteurs] disent : “Qui est fort ? Celui qui maîtrise ses passions.” »

[7] Maimonide,  Guide des égarés (II, 32) :

« La première opinion, professée par ceux d’entre les peuples païens qui croient à la prophétie, est aussi admise par certaines gens du vulgaire appartenant à notre religion. Dieu (disent-ils), choisissant celui qu’il veut d’entre les hommes, le rend prophète et lui donne une mission ; et peu importe, selon eux, que cet homme soit savant ou ignorant, vieux ou jeune. Cependant ils mettent aussi pour condition qu’il soit un homme de bien et de bonnes mœurs ; car personne n’a prétendu jusqu’ici que, selon cette opinion, Dieu accorde quelquefois le don de prophétie à un homme méchant, à moins qu’il ne l’ait d’abord ramené au bien. »

[8]  Maimonide, Traité des huit chapitres, éd. cit. p. 643 (introduction) :

« …à notre avis il n’est point de degré au-dessus de la vertu, si ce n’est la prophétie ; or celle-là [la vertu] y conduit, comme nos auteurs l’ont dit également : la vertu conduit à la possession de l’esprit saint. »

[9] Maimonide, chp. VII du Traité des huit chapitres (« Des Voiles [arrêtant la prophétie] et de leur signification »), p. 667) :

« On trouve fréquemment dans les Midrachoth et les Haggadoth du Talmud [cette assertion] que, parmi les prophètes, il en est qui ont vu Dieu derrière un grand nombre de voiles, d’autres à travers un petit nombre, selon qu’ils étaient plus ou moins rapprochés de la divinité et d’après le rang qu’ils occupent parmi les prophètes, de sorte que [les docteurs de la Loi] ont dit que Moïse, notre maître, a vu Dieu derrière un seul voile brillant, c’est-à -dire transparent, conformément à cette parole (Yebamot 49b) : “Il [Moïse] a contemplé Dieu [comme] à travers un miroir éclairant les yeux”, ispaklaria [= speculare] étant [en latin] le nom du miroir, fait d’un corps transparent à l’instar du verre ou du cristal […]. »

[10] Maimonide, Guide des égarés, II, 32 :

« La troisième opinion [sur la religion], qui est celle de notre Loi et un principe fondamental de notre religion, est absolument semblable à cette opinion philosophique [à savoir, que « si l’homme supérieur, parfait en ses qualités rationnelles et morales, possède en même temps la faculté imaginative la plus parfaite et s’est préparé de la manière que tu entendras [plus loin], il sera nécessairement prophète »], à l’exception d’un seul point. En effet, nous croyons que celui qui est propre à la prophétie et qui y est préparé peut pourtant ne pas être prophète, ce qui dépend de la volonté divine. Selon moi, il en est de cela comme de tous les miracles, et c’est de la même catégorie ; car la nature veut que tout homme qui, par sa constitution naturelle, est propre [à la prophétie] et qui s’est exercé par son éducation et par sa nature, devienne réellement prophète ; et si cela lui est refusé, c’est comme quand on est empêché de mouvoir sa main, à l’exemple de Jéroboam (I Rois 13 : 4) ou qu’on est empêché de voir, comme l’armée du roi de Syrie allant chercher Elisée (II Rois 6 : 18). »

[11] Maimonide, chp. 36 du livre II du Guide des égarés :

« …[La prophétie] est le plus haut degré de l’homme et le terme de la perfection à laquelle son espèce puisse atteindre et cet état est la plus haute perfection de la faculté imaginative. C’est une chose qui ne saurait nullement exister dans tout homme, et ce n’est pas une chose à laquelle on puisse arriver en se perfectionnant dans les sciences spéculatives et par l’amélioration des mœurs, dussent-elles être les meilleures et les plus belles, sans qu’il s’y joigne la plus grande perfection possible de la faculté de l’imagination dans sa formation primitive. »

[12] Rémi Brague, La Loi de Dieu (p. 240) :

« Maïmonide est le premier dans le judaïsme à voir dans le prophète celui qui réalise la cité parfaite, gouvernée par la Loi parfaite donnée par celui-ci. Est prophète l’homme que sa perfection intellectuelle et morale met en contact avec l’Intellect Agent qui répand sur lui son émanation. Alors que le philosophe a une intelligence parfaite, mais une imagination déficiente qui lui interdit de traduire ses idées pour la foule, alors que l’homme d’Etat a une imagination efficace, mais une intelligence déficiente, le prophète combine les deux perfections et traduit les vérités spéculatives en un langage imaginatif. »

[13] Maimonide, Guide des égarés (trad. cit., p. 11) :

« …Allégories très obscures qu’on rencontre dans les livres des prophètes sans qu’il soit bien clair que ce sont des allégories, et qu’au contraire l’ignorant et l’étourdi prennent dans leur sens extérieur, sans y voir un sens ésotérique ».

S’il souligne, dans les remarques introductives (p. 10) l’obscurité, notamment, des noms donnés à Dieu dans l’Ecriture, il ajoute (p. 11) que :

« Le but de ce traité n’est pas de faire comprendre tous ces noms au commun des hommes ou [même] à ceux qui commencent à étudier, ni d’instruire celui qui n’a étudié que la science de la Loi, je veux dire son interprétation traditionnelle. »

[Cf. Ps. 25 :14 « Le secret de l’Eternel est pour ceux qui le craignent. »]

[14] Rémi Brague, La Loi de Dieu (p. 241) :

« L’essence de l’homme, selon lui, ne s’épuise pas dans sa dimension politique : l’homme véritable est l’homme d’élite, non la masse. (…) Pour cet individu d’élite, la perfection suprême est de nature contemplative, la pratique et la morale qui en donnent la règle étant secondaires. (…) Il faudra donc trouver une société qui rende justice aux individus d’élite en leur permettant l’accès à la vie contemplative, laquelle est radicalement non politique. (…) La loi parfaite, en assurant la paix à la masse, crée d’une part le cadre social de la recherche de la vérité et traite en détail des questions morales ; d’autre part, si elle ne contient que les principes généraux des questions théorétiques, elle éveille l’attention de l’élite par des allusions éparses qui l’incitent à en chercher les solutions. La loi qui permet la perfection du politique, et aussi son dépassement, est encore une fois celle de Moïse. Elle contient en effet un sens extérieur qui permet l’amélioration des sociétés humaines, et un sens intérieur qui mène au vrai. »


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