[1] Platon, Timée, 70-72 :
« [70 d] Pour la partie de l’âme qui a l’appétit du manger, du boire et de toutes ces choses dont
la nature du corps, lui fait éprouver le besoin, [e] ils l’ont établie dans l’espace intermédiaire entre le diaphragme et la frontière du nombril ; c’est comme une mangeoire que, dans toute cette
région, pour la nourriture du corps ils ont construite. Et ils ont attaché là cette sorte d’âme, comme une bête sauvage, mais qu’il est nécessaire de nourrir en la tenant attachée, s’il doit jamais
subsister espèce mortelle. Afin donc que, toujours à paître auprès de sa mangeoire, logée le plus loin possible de la partie qui délibère et lui apportant le moins possible de trouble et de bruit,
[71 a] elle laissât cette partie maîtresse délibérer en paix sur les intérêts communs du tout et sur ceux des parties, pour ces raisons ils lui ont assigné cette place. Sachant bien d’ailleurs que
cette âme jamais ne pourrait entendre raison, et que, dût-elle avoir quelque sentiment de ce qui est raisonnable, il ne serait jamais dans sa nature d’avoir égard à des raisons, mais que c’est par
des images et des fantômes que, la nuit comme le jour, elle se laisserait surtout fasciner, usant de ce leurre, un Dieu a dressé devant elle l’appareil du foie ; [b] il l’a placé dans son
habitation, et combiné pour qu’il soit dense, lisse et brillant, doux et contenant de l’amertume : de la sorte, l’influence des pensées vient de l’intelligence se refléter en lui, comme en un
miroir qui reçoit des rayons et offre à la vue des images. Tantôt, elle épouvante cette âme : c’est quand, usant de la part d’amertume qui entre dans la nature du foie, elle a des procédés sévères
et menaçants ; dans tout l’organe, elle mêle subtilement de l’amer, lui donne un reflet couleur de bile, le rend tout ridé et rugueux ; [c] le lobe, la vésicule et les portes sont, l’un écarté de
sa position droite, recourbé et convulsé, les autres obstruées et opilées, ce qui provoque douleurs et nausées. Tantôt, au contraire, des mirages tout opposés viennent se peindre sur le foie, par
une inspiration paisible issue de la pensée ; elle met en repos l’amertume, ne daignant point l’agiter ni avoir contact avec ce qui est de nature opposée à la sienne ; elle use, pour agir sur
l’organe, de la douceur qui est naturellement en lui, et à toutes ses parties restitue leur position droite, leur poli et leur liberté ; [d] ainsi, elle rend docile et apprivoise la partie de l’âme
établie au voisinage du foie ; celle-ci passe alors des nuits bien réglées, et jouit, dans le sommeil, de la divination, du moment qu’à la raison et à la prudence elle ne saurait avoir part. Ils se
souvenaient en effet de la recommandation de leur Père, ceux qui nous ont composés : il leur avait recommandé de faire l’espèce mortelle aussi parfaite que possible ; c’est ainsi que, voulant
redresser même le côté faible en nous, et pour qu’il pût effleurer quelque vérité, [e] ils ont installé en lui l’organe de la divination. Une preuve suffisante que c’est bien à l’infirmité de la
raison humaine que Dieu a fait don de la divination : nul homme, dans son bon sens, n’atteint à une divination inspirée et véridique, mais il faut que l’activité de son jugement soit entravée par
le sommeil ou par la maladie, ou déviée par quelque espèce d’enthousiasme. Au contraire, c’est à l’homme en pleine raison de rassembler dans son esprit, après se les être rappelées, les paroles
prononcées dans le rêve ou dans la veille par la puissance divinatoire qui remplit d’enthousiasme, ainsi que les visions qu’elle a fait voir ; [72 a] de les discuter toutes par le raisonnement pour
en dégager ce qu’elles peuvent signifier et pour qui, dans l’avenir, le passé ou le présent, de mauvais ou de bon. Quant à celui qui a été dans l’état de « transe » et qui y demeure encore, ce
n’est pas son rôle de juger de ce qui lui est apparu ou a été proféré par lui ; mais il dit bien, le vieux dicton : « faire ce qui est de lui, et soi-même se connaître, au bien sensé seul il
convient ». C’est pour cela, d’ailleurs, que la classe des prophètes, qui des oracles inspirés sont les juges supérieurs, a été instituée par l’usage ; [b] Ces gens-là sont eux-mêmes appelés
parfois devins ; mais c’est là tout à fait méconnaître que, des paroles et des visions énigmatiques, ils sont seulement les interprètes, et nullement des devins, et que « prophètes des révélations
divinatoires » est ce qui leur conviendrait le mieux comme nom. »
[2] Hegel, Philosophie de l’Esprit de l’Encyclopédie de 1830 (§ 406, remarque, trad. Gandillac, pp. 372-373) :
« ββ) C’est sur le mode de la conscience-de-soi et de l’entendement que l’homme de sens et d’entendement sains a connaissance de cette sienne effectivité qui constitue la plénitude concrète de son
individualité ; il en a connaissance, en état de veille, sous la forme de la corrélation entre lui-même et les déterminations de cette effectivité comme d’un monde extérieur différencié de lui, et
il a connaissance de ce monde comme d’une variété qui, au regard de l’entendement, n’est pas moins cohérente en elle-même. Dans ses représentations subjectives, dans ses projets, il n’a pas moins
devant les yeux cette cohérence de son monde au regard de l’entendement, et la médiation de ses représentations et de ses buts avec les existences objectives en elles-mêmes généralement médiatisées
(cf. § 398, remarque). — Ainsi, ce monde, qui est extérieur à lui, a en lui ses fils tissés de telle sorte que ce que cet homme est pour lui-même consiste dans ces fils tissés par le monde, si bien
qu’il risque lui-même de dépérir, lui aussi, de la même façon que disparaissent ces extériorités, à moins que, grâce à la religion, à la raison subjective et au caractère, il ne soit lui-même
autonome et indépendant de ce réseau de fils. En ce cas, il risque moins d’accéder à la forme d’état dont nous parlons ici. — En ce qui concerne le phénomène correspondant à l’identité qu’on a
dite, on peut rappeler l’effet que peut produire sur des survivants la mort d’êtres chers, parents, amis, etc., le fait qu’avec l’un l’autre meure ou dépérisse (ainsi, après la perte de la
République romaine, Caton ne fut plus en mesure de vivre, son effectivité intérieure n’allait pas au-delà et au-dessus d’elle), — le mal du pays, etc.
γγ) Mais, en même temps que la plénitude de la conscience, son monde extérieur et son rapport à ce monde, est enveloppée, et que, de la sorte, l’âme est plongée dans le sommeil (sommeil magnétique,
catalepsie autres états morbides comme ceux qui apparaissent chez la femme au moment de la formation, approche de la mort, etc.), l’effectivité immanente de l’individu, telle qu’on l’a définie plus
haut, reste cette même totalité affective sur le mode d’une vie affective qui, voyant en elle-même, est douée de savoir. Puisque c’est la conscience développée, adulte, cultivée, qui est réduite à
l’état affectif qu’on a dit, elle conserve sans doute, avec son contenu, ce que son être-pour-soi a de formel, un acte-de-saisie-intuitive et un savoir formels, mais qui ne vont point jusqu’à cette
séparation originaire par laquelle la conscience, lorsqu’elle est saine et éveillée, tient son contenu pour une activité extérieure. Ainsi l’individu est la monade qui a en elle-même le savoir de
sa propre effectivité, l’acte par lequel le génie a une saisie-intuitive de lui-même. Dans ce savoir l’élément caractéristique consiste donc en ceci : du même contenu qui, pour la conscience saine,
est objectif, à titre d’effectivité relevant de l’entendement, et dont cette conscience, en tant qu’elle est lucide, ne peut avoir connaissance, dans toute son extension réelle, sans la médiation
de l’entendement, elle peut, dans cette immanence, posséder de façon immanente le savoir, la vision. Cette acte de saisie-intuitive est un acte de voyance dans la mesure où il est un savoir dans
l’indivise substantialité du génie et où il se trouve dans l’essence de la corrélation, où, par conséquent, il n’est pas lié aux séries de conditions médiatisantes, extérieures les unes aux autres,
que doit parcourir la conscience et par rapport auxquelles elle est limitée selon la singularité extérieure qui lui est propre. Mais cet acte de voyance, puisque le caractère trouble de son contenu
interdit qu’il s’y révèle comme une corrélation relevant de l’entendement, est en proie à toute la contingence des actes qui consistent à éprouver des sentiments, à imaginer, etc., sans compter que
des représentations appartenant à des personnes étrangères interviennent dans sa vision. On ne saurait donc décider ce qui a la plus grande part chez les voyants : la vision correcte ou la vision
illusoire. — Mais il est inepte de tenir la vision effectuée dans cet état pour une élévation de l’esprit, et pour un état plus véridique, capable en lui-même de connaissances
universelles.
Note de bas de page : Platon a mieux connu le rapport de la prophétisation absolument parlant à la connaissance lucide
que bien des modernes qui ont cru, à la légère, pouvoir invoquer les représentations platoniciennes de l’enthousiasme comme une autorité qui justifierait leur croyance dans le caractère élevé des
représentations fournies par la vision somnambulique. Dans le Timée […], Platon déclare que, pour que la partie irrationnelle de l’âme eût part, elle aussi, en quelque façon, à la vérité,
Dieu créa le foie et lui accorda la manteia, la faculté d’avoir des visions. Que Dieu ait accordé à la déraison humaine ce pouvoir de prophétiser, une preuve suffisante en est, ajoute Platon,
qu’aucun homme de sang-froid n’a part à une véritable vision, à moins que, dans le sommeil, son entendement soit enchaîné, ou qu’une maladie, ou un enthousiasme, l’ait mis hors de lui. […]
δδ) Dans cette vie-affective, à laquelle manque la personnalité de l’entendement et du vouloir, une détermination essentielle est d’être un état de passivité, comme celui de
l’enfant dans le corps de la mère. C’est pourquoi, selon cet état, le sujet malade passe ainsi et demeure sous la puissance d’un autre sujet, le magnétiseur, … »
[3] Spinoza, Ethique, II, proposition XVII :
« Si le corps humain est affecté d’une façon qui enveloppe la nature d’un corps extérieur, l’esprit humain considérera ce corps extérieur comme existant en acte, ou comme présent, jusqu’à ce que le
corps soit affecté d’une affection (affectu) qui exclue l’existence ou la présence de ce même corps extérieur.
Corollaire
Si le corps humain a été une fois affecté par des corps extérieurs, l’esprit pourra les
considérer comme présents, même s’ils n’existent pas et ne sont pas présents.
DEMONSTRATION
Lorsque des corps extérieurs déterminent des parties fluides du corps humain à heurter souvent des parties molles, elles en changent les surfaces (selon le postulat 5) ;
donc (voir l’axiome 2 après le corollaire du lemme 3) ces parties fluides sont réfléchies d’une autre façon qu’auparavant, et, par suite, rencontrant dans leur mouvement spontané
ces surfaces nouvelles, elles sont réfléchies de la même façon que quand elles ont été poussées par les corps extérieurs contre ces surfaces ; et par conséquent, tandis qu’ainsi réfléchies elles
continuent de se mouvoir, elles affectent le corps humain de la même façon ; et l’esprit (selon la proposition 12) s’en formera de nouveau l’idée ; c’est-à-dire (selon la
proposition 17) que l’esprit considérera de nouveau le corps extérieur comme présent ; et cela autant de fois que des parties fluides du corps humain rencontreront dans leur mouvement spontané
ces surfaces. C’est pourquoi bien que les corps extérieurs, qui ont une fois affecté le corps humain, n’existent pas, l’esprit les considérera tout de même comme présents autant de fois que cette
action du corps se répétera. »
[4] Abbé de Rancé :
« Il en est des entretiens et des conversations comme des eaux qui, pour claire et pure qu’elles puissent être, produisent et laissent enfin quelque chose qui ne l’est point dans les canaux et les
conduits par où elles passent. »
[5] Spinoza, Scolie qui suit immédiatement la démonstration précédente :
« Nous voyons ainsi comment nous pouvons considérer comme présentes, des choses qui ne sont pas, comme il arrive souvent. Et cela peut provenir d’autres causes ; mais il me suffit d’en avoir montré
une seule qui me permette d’expliquer la chose, comme si je l’avais démontrée par sa vraie cause. Je ne crois pas cependant m’être écarté beaucoup de la vraie, puisque tous les postulats que j’ai
choisis ne contiennent quasi rien qui ne soit établi par l’expérience ; et il ne nous est pas permis de douter de l’expérience après avoir montré que le corps humain existe, comme nous le sentons
(voir le corollaire de la proposition 13).
En outre (d’après le corollaire précédent et le corollaire 2 de la proposition 16), nous comprenons clairement quelle différence il y a, par exemple, entre l’idée de
Pierre qui constitue l’essence de l’esprit de Pierre, et l’idée de ce même Pierre qui est dans un autre homme, disons dans Paul. La première, en effet, explique directement l’essence du corps de ce
Pierre, et n’enveloppe l’existence qu’aussi longtemps que Pierre existe ; la seconde, au contraire, indique plutôt la constitution du corps de Paul que la nature de Pierre, et ainsi, tant que dure
cette constitution du corps de Paul, l’esprit de Paul considérera Pierre — même s’il n’existe pas — comme s’il lui était cependant présent.
Aussi bien, pour conserver les termes en usage, les affections du corps humain dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme présents, nous les appelons images des
choses, quoiqu’elles ne reproduisent pas les figures des choses. Et lorsque l’esprit considère les choses sous ce rapport, nous disons qu’il imagine. »
« Et ceci, pour esquisser la théorie de l’erreur, je voudrais que l’on remarque que les imaginations de l’esprit, considérées en soi, ne contiennent pas d’erreur, autrement dit que l’esprit n’est
pas dans l’erreur parce qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est considéré comme privé de l’idée qui exclut l’existence des choses qu’il imagine présentes. Car si l’esprit, en imaginant
présentes des choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent pas réellement, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu de sa nature, et non comme un vice
; surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa nature seule, c’est-à-dire (selon la définition 7, partie I) si la faculté d’imaginer de l’esprit était libre. »
[6] Pascal, Pensées, fragment Br. 246 :
« Ordre. — Après la lettre « qu’on doit chercher Dieu » faire la lettre « d’ôter les obstacles », qui est le discours de la « machine », de préparer la machine, de chercher par raison.
»
[7] Pascal, Pensées, fragment Br. 249 :
« C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans des formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre. »
[8] Pascal, Pensées, fragment Br. 250 :
« Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu : c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à
Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. »
[9] Pascal, Pensées, fragment Br. 251 :
« Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaire, car elles sont en extérieur ; mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus
proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur,
et abaisse les superbes à l’extérieur ; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. »
[10] Pascal, Pensées, fragment Br. 252 :
« Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automates autant qu’esprit ; et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il
peu de choses démontrées! Les preuves ne convainquent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense.
Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons? Et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade ; c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les
Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. [Il y a la foi reçue dans la baptême de plus aux chrétiens qu’aux païens.] Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est
la vérité, afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une
créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme
y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces :
l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas d’incliner au contraire. Inclina cor meum, Deus.
La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes, lesquels il faut qu’ils soient toujours présents, qu’à toute heure elle s’assoupit ou s’égare, manque d’avoir
tous ses principes présents. Le sentiment n’agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment ; autrement elle sera toujours
vacillante. »
[11] Ignace de Loyola, Exercices spirituels, début de l’exercice du quatrième jour de la deuxième semaine :
« MEDITATION SUR DEUX ETENDARDS : L’UN DE JESUS CHRIST NOTRE EXCELLENT CHEF, L’AUTRE DE LUCIFER L’ENNEMI LE PLUS
DANGEREUX DES HOMMES.
La prière préparatoire se fait comme de coutume.
Le premier prélude sera une sorte de considération historique du Christ d’une part, et de l’autre de Lucifer, qui tous deux appellent à eux les hommes pour les réunir sous leur étendard.
Le deuxième est, pour la construction du lieu, de nous représenter un très vaste espace près de Jérusalem, où se tient le Seigneur Jésus Christ comme chef suprême de tous les hommes bons ; et
d’autre part un espace à Babylone, où Lucifer se manifeste comme le chef des méchants et des adversaires.
Le troisième prélude, la grâce à demander, sera de demander que nous soient découvertes les fraudes du mauvais chef en invoquant en même temps l’aide divine pour les éviter, et que nous
reconnaissions les mœurs authentiques du Christ, le véritable et excellent chef, et que nous puissions les imiter.
Le premier point est de m’imaginer, sur l’espace de Babylone, le chef des impies siégeant sur une chaire de feu et de fumée, horrible de visage et terrible d’aspect.
Le deuxième est de remarquer comment il répand par toute la terre pour nuire les innombrables démons qu’il a convoqués, aucune cité ou localité, aucune catégorie de personnes, n’étant laissée
indemne.
Le troisième, d’être attentif au genre de discours qu’il tient à ses ministres qu’il incite, en captivant les hommes dans leurs filets et dans leurs chaînes, à les attirer d’abord au désir des
richesses (ce qui arrive d’ordinaire), d’où ensuite ils pourront plus facilement être embourbés dans la recherche de l’honneur mondain et finalement dans l’abîme de l’orgueil. Ainsi y a-t-il trois
degrés principaux de tentations, fondés sur les richesses, les honneurs et l’orgueil, à partir desquels on est précipité dans les autres genres de vices.»
[12] Spinoza, Ethique, V, proposition XI-XIV :
« PROPOSITION XI
Plus une image se rapporte à plus de choses, plus elle est fréquente, autrement dit, plus elle revit et occupe l’esprit.
PROPOSITION XII
Les images des choses s’associent plus facilement aux images qui se rapportent aux choses que nous comprenons clairement et distinctement, qu’aux autres.
PROPOSITION XIII
Plus une image est associée à un grand nombre d’autres, plus elle revit souvent.
PROPOSITION XIV
L’esprit peut faire que toutes les affections du corps — autrement dit les images des choses — soient rapportées à l’idée de Dieu. »
[13] Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (pp. 208-209) :
« J’ai fait tout à l’heure allusion au recul actuel de la pratique religieuse. Si je peux me permettre d’ouvrir ici une parenthèse, on discute beaucoup, en ce moment, des transformations de la
religion, de son recul, de la sécularisation, du “désenchantement du monde” qu’on attribue à Max Weber (qui désigne en réalité, par Entzauberung, une “démagification” où la technique
moderne remplace la vieille magie). Or il se pourrait que, mieux que le mot pathétique de désenchantement, celui de spécialisation décrive plus exactement l’évolution actuelle de la religion.
En effet, la notion solennelle de religion recouvre en réalité une multitude hétérogène d’éléments différents. Dans n’importe quelle religion, on peut trouver des dieux, des rites, des fêtes, le
sentiment du divin, des solennisations (rites de passage, mariage à l’église), de la morale, des interdits alimentaires, une bonne espérance pour les prochaines récoltes, la prédiction de l’avenir,
la guérison des maladies, l’espoir ou la crainte d’une justice immanente, de l’ascétisme, l’expérience extatique, la transe, un ethos ou style de vie, le désir de donner au monde un sens conforme à
nos souhaits, la pensée de l’au-delà, des utopies, la légitimation politique, l’identité nationale, le sentiment de la nature, etc.
Or la “démagification” du monde a mis fin à certains de ces éléments (les oracles), les remplacés par de la technique (la médecine), les a rendus autonomes (légitimation politique, utopies
sociales) ; ce qui subsiste est le plus médiocre : la solennisation et les rites de passages. La “religion” a éclaté et a maigri (on voit même apparaître des spiritualités sans dieux). Elle tend à
se spécialiser, à se réduire à ce qu’elle a de spécifique, là où elle est irremplaçable : la religion nouvelle n’est plus que religieuse. D’où la diminution actuelle de la pratique religieuse et de
la croyance coutumière, car c’était en partie les éléments extra-religieux qui attachaient une population à sa religion. »