Mercredi 3 décembre 2008

Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF,
p. 112-113:

« Considérons alors, dans le domaine vaguement et sans doute artificiellement découpé de l’“imagination”, la découpure naturelle que nous avons appelée fabulation, et voyons à quoi elle peut bien s’appliquer naturellement. De cette fonction relèvent le roman, le drame, la mythologie avec tout ce qui la précéda. Mais il n’y a pas toujours eu des romanciers et des dramaturges, tandis que l’humanité ne s’est jamais passée de religion. Il est donc vraisemblable que poèmes et fantaisies de tout genre sont venus par surcroît, profitant de ce que l’esprit savait faire des fables, mais que la religion était la raison d’être de la fonction fabulatrice : par rapport à la religion, cette faculté serait effet et non pas cause. Un besoin, peut-être individuel, en tout cas social, a dû exiger de l’esprit ce genre d’activité. Demandons-nous quel était ce besoin. Il faut remarquer que la fiction, quand elle a de l’efficace, est comme une hallucination naissante : elle peut contrecarrer le jugement et le raisonnement, qui sont les facultés proprement intellectuelles. Or, qu’eût fait la nature, après avoir créé des êtres intelligents, si elle avait voulu parer à certains dangers de l’activité intellectuelle sans compromettre l’avenir de l’intelligence ? L’observation nous fournit la réponse. Aujourd’hui, dans le plein épanouissement de la science, nous voyons les plus beaux raisonnements du monde s’écrouler devant une expérience : rien ne résiste aux faits. Si donc l’intelligence devait être retenue, au début, sur une pente dangereuse pour l’individu et pour la société, ce ne pouvait être que par des constatations apparentes, par des fantômes de faits : à défaut d’expérience réelle, c’est une contrefaçon de l’expérience qu’il fallait susciter. » 


Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF, p. 127:

« Envisagée de ce premier point de vue, la religion est donc une réaction de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence. »



Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF,
p. ?:

« …Laissons […] de côté l’imagination, qui n’est qu’un mot, et considérons une faculté bien définie de l’esprit, celle de créer des personnages dont nous nous racontons à nous-mêmes l’histoire. Elle prend une singulière intensité de vie chez les romanciers et les dramaturges. Il en est qui sont véritablement obsédés par leurs héros ; ils sont menés par lui plutôt qu’ils ne le mènent ; ils ont même de la peine à se débarrasser de lui quand ils ont achevé leur pièce ou leur roman. Ce ne sont pas nécessairement ceux dont l’œuvre a la plus haute valeur ; mais, mieux que d’autres, ils nous font toucher du doigt l’existence, chez certains au moins d’entre nous, d’une faculté spéciale d’hallucination volontaire. À vrai dire, on la trouve à quelque degré chez tout le monde. Elle est très vivante chez les enfants. Tel d’entre eux entretiendra un commerce quotidien avec son personnage imaginaire dont il vous indiquera le nom, dont il vous rapportera les impressions sur chacun des incidents de la journée. Mais la même faculté entre en jeu chez ceux qui, sans créer eux-mêmes des êtres fictifs, s’intéressent à des fictions comme ils le feraient à des réalités. Quoi de plus étonnant que de voir des spectateurs pleurer au théâtre ? »


Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, coll. Quadrige, PUF, p. 59:

« Les Stoïciens ont donné de fort beaux exemples. S’ils n’ont pas réussi à entraîner l’humanité avec eux, c’est que le stoïcisme est essentiellement une philosophie. Le philosophe qui s’éprend d’une doctrine aussi haute, et qui s’insère en elle, l’anime sans doute en la pratiquant : tel, l’amour de Pygmalion insuffla la vie à la statue une fois sculptée. Mais il y a loin de là à l’enthousiasme qui se propage comme un incendie. Une telle émotion pourra évidemment s’expliciter en idées constitutives d’une doctrine, et même de plusieurs doctrines différentes qui n’auront d’autre ressemblance entre elles qu’une communauté d’esprit ; mais elle précède l’idée au lieu de la suivre. »


Ozanam,  La Civilisation au cinquième siècle, t. I, éd. de 1873, p. 407 sq. :

« …La raison ne peut rien sans la parole qui la provoque ; la parole lui vient du dehors, comme une autorité ; c’est une impulsion, une invasion qui se fait du dehors chez elle ; elle lui vient comme une prévenance d’un autre être raisonnable qui l’attire à elle et par lequel il lui est impossible de ne pas se laisser attirer. Quand on parle à l’âme, il est impossible qu’elle ne réponde pas, et le premier effort de la parole, c’est de provoquer l’adhésion de notre intelligence, c’est de faire qu’elle se jette, pour ainsi dire, au-devant de cette autre intelligence qui vient à elle ; et cette adhésion à la parole, c’est ce que l’on appelle, dans l’ordre de la nature, la foi humaine, à laquelle correspond, dans l’ordre théologique, la foi divine et surnaturelle. »


Ozanam
La Civilisation au cinquième siècle, t. I, éd. de 1873, p. 443 :

« Le principe logique de tout ce que le moyen âge fera de plus grand est la foi, le besoin de croire, cette puissance que l’homme trouve en lui-même quand il croit ; car prenez-y garde, ce n’est qu’à la condition de croire que l’homme peut arriver à aimer ; la théologie n’est si puissante que parce qu’elle est, en même temps, principe de foi et d’amour. En effet, l’homme n’aime que ce qu’il croit ; il n’aime pas ce qu’il comprend, il n’aime qu’à la condition de ne pas comprendre ; ce qui se laisse voir jusqu’au fond, ce qui se voit comme une vérité mathématique inspire peu d’amour au cœur. Qui a jamais été épris d’un axiome, d’une vérité qui ne laisse plus rien à chercher ? Dans l’amour il y a quelque chose de plus puissant que tout le reste : l’inconnu ; rien n’attire l’homme comme le mystère. »


Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, IV, 78, sur le sacrement de mariage :

« 3. Dans ce sacrement comme dans les autres, les gestes accomplis à l’extérieur figurent quelque chose d’ordre spirituel ; ainsi, dans ce sacrement, la conjonction de l’homme et de la femme figure la conjonction du Christ et de l’Eglise, comme dit l’Apôtre dans la Lettre aux Ephésiens, 5 [v. 32] : Ce sacrement est grand ; et moi je dis qu’il <concerne> le Christ et l’Eglise.

4. Comme les sacrements réalisent ce qu’ils figurent, il faut croire que ce sacrement confère à ceux qui se marient une grâce qui les rend parties prenantes de l’union du Christ et de l’Eglise : ce qui leur est très nécessaire pour n’être pas séparés du Christ et de l’Eglise par les réalités charnelles et terrestres qu’ils rencontrent. »

Jean Calvin

Jean Calvin, Consensus Tigurinus (
1549), version française de 1551 :

« 4. […] Nous avons à considérer Christ en sa chair comme sacrificateur qui, par l’oblation faite en la croix, a obtenu pardon de nos péchés et par son obéissance a effacé toutes nos iniquités, qui nous a acquis justice parfaite et qui maintenant intercède pour nous afin de nous donner accès à Dieu. Il le nous faut considérer comme sacrifice abolissant les péchés, par le moyen duquel Dieu a été apaisé envers le monde. Il le nous faut considérer comme frère qui nous a faits enfants bienheureux de Dieu, voire nous qui étions la race malheureuse d’Adam. Il le nous faut considérer comme réparateur qui, par la vertu de son Esprit, réforme tout ce qui est de vicieux en nous, afin que nous cessions de vivre selon le monde et la chair, mais que Dieu vive en nous. Il le nous faut considérer comme roi, lequel nous enrichit de tous biens, qui nous gouverne et maintient sous sa protection, qui nous garnit de toutes armes spirituelles, qui nous délivre de tout mal et nuisance, qui nous conduit et régit par le sceptre de sa bouche. Et le nous faut tellement considérer en toutes ces qualités qu’il nous élève à sa majesté divine et à celle de son Père, jusqu’à tant que ce qui se fera une fois soit accompli, c’est que Dieu soit tout en tous.

5. Or à ce que Jésus-Christ se montre tel envers nous et produise tels effets. il nous convient être unis avec lui et assemblés en son corps. Car il n’épand pas sa vie sur nous, sinon en tant qu’il est notre chef, duquel tout le corps reçoit accroissement et vigueur pour en distribuer à chacun membre, voire le corps étant lié et conjoint avec son chef par fermes jointures.

6. C’est la communication spirituelle que nous avons avec le Fils de Dieu, quand lui, habitant en nous par son Esprit, nous fait participants de tous les biens qui résident en lui, pour laquelle testifier, tant la prédication de l’Evangile que l’usage des sacrements nous ont été ordonnés, à savoir du Baptême et de la sainte Cène.

7. Vrai est que cette fin convient aussi aux sacrements, qu’ils soient comme marques et méreaux [= signes] de la confession de notre chrétienté et de la compagnie fraternelle que nous avons ensemble, qu’ils nous incitent à rendre grâces à Dieu, qu’ils nous soient comme exercices pour nous confirmer en foi et en sainte vie et finalement qu’ils soient comme cédules et instruments nous obligeant à cela. Mais le principal de leur office est que Dieu par iceux nous testifie sa grâce, nous la représente et scelle. Car combien qu’ils ne signifient rien que ce qui nous est annoncé par la Parole, toutefois c’est un grand bien et singulier que Dieu mette devant nos yeux comme des images vives qui touchent mieux tous nos sens, comme si nous étions amenés à la chose même, à savoir d’autant que la mort de Jésus-Christ, avec tous les biens qui nous y ont été acquis, nous est mise au devant pour mieux exercer notre foi. Et aussi ce n’est point peu de chose que ce que Dieu avait prononcé de sa bouche, soit confirmé et ratifié comme par sceaux.

8. Au reste, puisque les témoignages et sceaux que Dieu nous a donnés de sa grâce sont vrais, il n’y a doute qu’il n’accomplisse vraiment dedans nous par son Esprit tout ce que les sacrements figurent par dehors : c’est que nous jouissions de Christ comme de la fontaine de tous biens afin que, par le moyen de sa mort, nous soyons réconciliés à Dieu et renouvelés en sainteté de vie, qu’étant justifiés nous obtenions salut et conséquemment que nous rendions grâces de tels bénéfices qui nous ont une fois été donnés en la croix et que par foi nous recevons chacun jour.

9. Parquoi, combien que nous mettions distinction, comme il est expédient, entre les signes et les choses figurées, si ne séparons-nous pas la vérité d’avec les signes, que nous ne confessions que tous ceux qui reçoivent là les promesses à eux offertes, reçoivent aussi Christ spirituellement avec toutes ses richesses spirituelles et même que ceux qui auparavant avaient été faits participants de lui restaurent et continuent la communication qu’ils en ont déjà.

10. Car il ne faut pas regarder aux signes nus, mais plutôt à la promesse qui y est annexée. Ainsi d’autant que notre foi profite en la promesse, cette vertu et efficace que nous avons dite, se montre et déploie. Parquoi la simple matière de l’eau, du pain et du vin ne nous présente pas ou donne Christ et ne nous met en possession de ses dons spirituels ; mais plutôt il faut avoir égard à la promesse de laquelle l’office est : nous mener droit à Jésus-Christ, par le chemin de la foi qui est celle laquelle nous fait communiquer à lui.

11. Par ceci est abattue l’erreur de ceux qui s’amusent, comme étourdis, aux éléments et y attachent la fiance (confiance) de leur salut. Comme ainsi soit que les sacrements séparés de Christ ne soient que des masques frivoles et que cette voix y résonne clairement : qu’il ne se faut arrêter qu’en un seul Jésus-Christ et qu’on ne doit chercher ailleurs la grâce de salut.

12. Davantage, quant à ce qui nous est donné par les sacrements, ce n’est point par leur propre vertu, encore qu’on y comprenne la promesse dont ils sont qualifiés. Car c’est Dieu seul qui besogne par son Esprit. Et en ce qu’il use du moyen des sacrements, ce n’est pas pour y enclore sa vertu (enfermer sa puissance), ni pour déroger en façon que ce soit à l’efficace et vigueur de son Esprit. Mais en ce faisant, il s’en sert comme d’aides inférieures, voire en sorte que toute la vertu réside cependant en lui seul.

13. Comme donc saint Paul déclare que celui qui plante ou arrose n’est rien, mais que le tout est en Dieu qui donne l’accroissement, ainsi peut-on dire des sacrements : à savoir qu’ils ne sont rien et ne profiteraient rien si Dieu ne besognait lui seul. Ce sont bien instruments par lesquels Dieu besogne avec efficace et vertu quand bon lui semble, en telle sorte néanmoins que toute la perfection de notre salut lui doit être attribuée.

14. Nous concluons donc qu’il n’y a que Christ qui baptise intérieurement, qui nous fait participants de soi en la Cène et qui accomplit ce que les sacrements figurent. Et qu’il use tellement de ces aides que toute la vertu procède de son Esprit et tout l’effet y réside.

15. Suivant cela, les sacrements sont quelquefois nommés sceaux ; il est dit
qu’ils nourrissent, confirment et avancent la foi. Et toutefois à parler proprement, il n’y a que l’Esprit de Dieu qui soit le sceau souverain, comme c’est lui-même qui commence et parfait la foi. Car tous ces titres des sacrements doivent être mis en degré inférieur, à ce que nulle portion de notre salut, quelque petite qu’elle soit, ne s’ôte point à celui qui est l’auteur entier, pour la donner aux créatures ou éléments.

16. Davantage, nous enseignons que Dieu ne déploie pas indifféremment sa vertu en tous ceux qui reçoivent les sacrements, mais seulement en ses élus. Et comme il n’illumine sinon ceux qu’il a déjà ordonnés à la vie éternelle, aussi il fait par la vertu secrète de son Esprit qu’ils jouissent à la vérité de ce qui est offert aux sacrements.

17. Par cette doctrine est renversée la rêverie des Sorboniques qui enseignent que les sacrements du nouveau Testament confèrent et donnent grâce à tous ceux qui n’y mettent point d’object de péché mortel. Car outre ce qu’on ne reçoit rien aux sacrements que par foi, on doit tenir pour résolu que la grâce de Dieu n’y est point attachée, tellement que celui qui aura le signe possède quant et quant la chose signifiée. Car les signes sont aussi bien administrés aux réprouvés comme aux élus, mais la vérité ne parvient sinon aux seconds.

18. Il est bien certain que Christ avec ses dons est offert en commun à tous et que la vérité de Dieu n’est pas abattue par l’incrédulité des hommes, que les sacrements ne retiennent toujours leur nature et vigueur, mais tous ne sont pas capables de Christ ni de ses dons. Ainsi, il ne se change rien du côté de Dieu, mais quant aux hommes chacun en reçoit selon la mesure de sa foi.

19. Or comme l’usage des sacrements n’apporte rien plus aux infidèles que s’ils s’en abstenaient, même leur tourne seulement à mal et confusion, aussi la vérité qui est là figurée ne laisse pas d’être communiquée aux fidèles hors l’usage des signes. En cette façon, les péchés de saint Paul ont été lavés par le baptême qui avaient [dé]jà auparavant été lavés. Pareillement, le baptême a été lavement de régénération à Corneille, qui déjà avait reçu le saint Esprit. Selon cette règle, Jésus-Christ se communique à nous en la Cène, lequel se sera donné à nous auparavant et habite perpétuellement en nous. Car puisqu’il est commandé à chacun de s’éprouver, il s’ensuit que la foi est requise devant qu’on approche du sacrement de la Cène. Or la foi ne peut être sans Christ. Mais selon qu’elle est confirmée et s’augmente par les sacrements, aussi les dons de Dieu y sont confirmés et, par manière de dire, Jésus-Christ croît en nous et nous en lui.

20. Outreplus, l’utilité que nous recevons des sacrements ne se doit restreindre au temps de la réception d’iceux, comme si le signe visible, sitôt qu’il nous est proposé, nous apportait avec soi en un même moment la grâce de Dieu. Car ceux qui ont été baptisés dès leur première enfance ne sont quelquefois régénérés de Dieu qu’en âge d’homme ou même en vieillesse. Aussi l’utilité du baptême s’étend à tout le cours de notre vie, Car la promesse qui est là contenue demeure toujours. Il peut advenir aussi que l’usage de la Cène, qui ne nous aurait guère profité en l’acte à cause de notre nonchalance ou tardiveté, produira après meilleur fruit.

21. Surtout il faut ôter toute imagination de présence de lieu. Car comme ainsi soit que les signes soient ici au monde, qu’on les voie à l’oeil, qu’on les touche à la main, nous ne devons chercher Jésus-Christ, en tant qu’il est homme, sinon au ciel ni d’autre façon qu’en Esprit et en foi. Parquoi c’est une superstition méchante et perverse de l’enclore sous les éléments de ce monde.

22. Nous rejetons donc comme mauvais expositeurs ceux qui insistent ric à ric au sens littéral de ces mots : Ceci est mon corps, Ceci est mon sang. Car nous tenons pour tout notoire que ces mots doivent être sainement interprétés et avec discrétion, à savoir que les noms de ce que le pain et le vin signifient leur sont attribués. Et cela ne doit être trouvé nouveau ou étrange que par une figure qu’on dit métonymie, le signe emprunte le nom de la vérité qu’il figure, vu que telles façons de parler sont plus que fréquentes en l’Ecriture et nous, en parlant ainsi, ne mettons rien en avant que les meilleurs Docteurs de l’Eglise ancienne et les plus approuvés n’aient dit devant nous.

23. Au reste, ce que Christ par foi en la vertu de son Esprit repaît et nourrit nos âmes par la viande de son corps et par le breuvage de son sang, ce n’est pas qu’il se fasse quelque mutation ou mélange de sa substance avec la nôtre, mais d’autant que nous puisons vie de la chair qui a été une fois offerte en sacrifice et du sang qui a été épandu pour notre purgation.

24. Par cela non seulement la sotte imagination des papistes est réprouvée, en ce qu’ils font accroire que le pain est transsubstantié en la chair de Christ, mais toutes autres lourdes fantaisies ou subtilités frivoles, qui sont pour déroger à la gloire céleste de Christ, ou ne conviennent point à la vérité de sa nature humaine. Or nous n’estimons pas que ce soit moindre absurdité d’enfermer Jésus-Christ sous le pain ou l’accoupler au pain que de dire que le pain soit transsubstantié en son corps.

25. Et afin qu’il ne reste nul doute : quand nous enseignons de chercher Jésus-Christ au ciel, nous entendons qu’il y a vraie distance de lieu entre lui et nous. Car combien qu’en parlant à la manière des philosophes il n’y ait point de lieu par-dessus les cieux, toutefois puisque le corps de Christ, selon que la nature et la propriété d’un corps humain le requiert à sa mesure certaine pour n’être pas infini et est compris au ciel, comme en espace de lieu, il est nécessaire qu’il y ait aussi longue distance de lui à nous, comme le ciel est loin de la terre.

26. Or s’il n’est pas licite d’attacher par nos folles rêveries Jésus-Christ au pain et au vin, c’est encore plus mal fait de l’adorer comme étant là. Car combien que le pain nous soit donné pour un méreau (signe) et gage de la communication que nous avons à Jésus-Christ, toutefois pource qu’il en est le signe, non pas la chose même, et n’a pas la chose enclose en soi, ceux qui arrêtent là leur esprit en adorant Jésus-Christ en font une idole. »


Gorampa Sönam Sengge (Tibet, 1429-1490), La Distinction des vues :

« Ainsi, cette manière de s’en tenir au simple vide de réalité, tout en réfutant l’absence de proliférations en termes de “ni être, ni non-être”, est peut-être bien le “système philosophique enseigné par Mañjushrî au maître Wumapa”, mais elle est purement et simplement contraire aux textes du noble et sublime Nâgârjuna et de sa postérité. Comment fut-elle enseignée ? Selon la biographie secrète de [Tsongkhapa] :


Je demandai à Mañjushrî par le truchement du maître Wumapa si la vue du Madhyamaka présente en mon esprit était svâtantrika ou prâsangika. Mañjushrî répondit : “Ce n’est la vue ni des Prâsangika ni des Svâtantrika”.

Ici, il semble que ce soit l’auteur de la biographie qui ajoute : “À cette époque-là, le Vénérable avait à l’esprit la vue, transmise depuis Zhang Thangsakpa  , du “ni existence, ni inexistence” ; c’est pourquoi ceci lui fut dit”. Que tous ceux qui sont dotés d’esprit critique et s’appliquent à l’obtention de la délivrance y fassent la plus grande attention. »



Jose I. Cabezón Freedom from Extremes, p. 311, n. 196 :
 
« Lama Wumapa (“Lama Madhyamaka”) Pawo Dorje (XIVe siècle, dates exactes inconnues) est un personnage dont Tsongkhapa a d’abord dépendu comme “médium” dans ses rapports avec
Mañjushrî, quand Tsongkhapa avait des questions à poser sur la vacuité. Les hagiographies traditionnelles de Tsongkhapa affirment que cela devint superflu quand Tsongkhapa commença à avoir lui-même des visions de Mañjushrî. Que nombre de ces ouvrages déclarent par ailleurs que le principal maître de Tsongkhapa en ce qui concerne le Madhyamaka fut Rendâwa (et non Lama Wumapa) indique vraisemblablement un certain degré d’embarras des Gelukpas à l’égard des liens de Tsongkhapa avec ce dernier. Gorampa est loin d’être la seule figure de l’histoire tibétaine qui ait affirmé que Tsongkhapa a été fourvoyé par Lama Wumapa. »


M. Kapstein, article
« La Philosophie au Tibet », à paraître dans un livre collectif Philosophies d'ailleurs sous la direction de Roger-Pol Droit chez Hermann :
 
« Tsongkhapa perçut clairement que les nombreuses questions disputées du bouddhisme de son temps ne pourraient être résolues par le seul recours à l’autorité scripturaire et il écrivit ceci :

Un passage de l’Ecriture qui dit simplement que “Tel [texte] est de tel [niveau de sens]” ne peut pas établir qu’il soit [effectivement] tel. En effet, puisqu’il n’y a pas en général de relation invariable [entre des assertions de la forme considérée et les niveaux de sens auxquels ils réfèrent], la simple proposition : “Ce [texte] est de tel [niveau de sens]” ne saurait prouver, dans aucun cas donné, s’il est de sens interprétable ou définitif.

L’exégète est ainsi renvoyé aux opérations de la raison naturelle quand il s’agit de frayer sa voie au travers des énigmes afférentes aux contradictions entre textes doctrinaux. »



Michel Strickmann, Mantras et mandarins (Gallimard, 1996), chapitre III, « L’icône animée », p. 203 :

« …Le prêtre doit devenir le dieu qu’il vénère. L’icône doit sa “vie” à un agent humain, mais le prêtre dépend de l’icône (qu’elle soit matérielle ou simplement visualisée) pour sa propre divinité. On peut, bien évidemment, “générer” une divinité en imagination, sans le support d’une statue ou d’une peinture. Mais le processus, sâdhana, est identique à la visualisation qui précède la création d’une statue ou d’une peinture. »


Gandavyûha-sûtra (texte canonique du bouddhisme du "Grand Véhicule", passage traduit sur la base de la version anglaise de Th. cleary, Flower Ornament Scripture, t. 3, pp. 365 sqq.):

« …Alors Sudhana circumabula respectueusement le bodhisattva Maitreya et lui dit: "Veuillez ouvrir la porte de la tour, et j’y entrerai." Maitreya se rendit donc à la porte de la tour contenant les ornements de Vairocana, et claqua des doigts de sa main droite. La porte de la tour s’ouvrit, et Maitreya pria Sudhana d’entrer. Sudhana, émerveillé au plus haut point, pénétra dans la tour. Aussitôt fut-il entré que la porte se referma.


Il vit la tour immensément vaste et ample, profonde de centaine de milliers de lieues, immense à l’exemple du ciel, aussi vaste que le tout de l’espace, parée d’innombrables attributs; d’innombrables dais, bannières, étendards, joyaux, guirlandes, perles et gemmes, lunes et croissants de lunes; de gonfanons multicolores, de résilles de pierres précieuses, de filets d’or, de cordelettes de joyaux, de gemmes sur des cordons d’or, de clochettes doucement tintantes, de réseaux de carillons, de fleurs cascandant, de guirlandes et banderoles célestes, d’encensoirs délivrant des fumées parfumées, d’averses de poudre d’or, de réseaux de chambres supérieures, de fenêtres arrondies, d’arches, de tourelles, de miroirs; de statuettes de joyaux figurant des femmes, d’éclats de gemmes, de pilliers de gemmes, de nuages d’étoffes précieuses, d’arbres de joyaux, de balustrades en pierres précieuses, de passages de joyaux, d’auvents de joyaux, de diverses dispositions du sol [en marquetterie de joyaux], de chambres gemmes, de promenades de gemmes, de rangées de bananiers d’or, de statues faites de toutes sortes de pierres précieuses, d’images de bodhisattva, d’oiseaux chanteurs, de lotus de joyaux, de bassins aux lotus, d’escaliers de gemmes, de sols faits de masses de joyaux divers, d’étalements de joyaux, de joyaux rayonnants, de joyaux de toutes sortes.




Aussi, au sein de la grande tour il vit d’innombrables tours pareillement arrangées; il vit que ces tours étaient aussi immensément vastes que l’espace, également disposées dans toutes les directions; et pourtant elles ne se mêlaient point les unes avec les autres, étant chacune distincte de toutes les autres, bien que toutes se reflétassent dans chacun des objets présents dans toutes les autres tours.

Alors Sudhana, témoin de cette miraculeuse épiphanie de l’inconcevable domaine de la grande tour contenant les ornements de Vairocana, fut empli de joie et de félicité; son esprit fut dégagé de toute conception et libéré de toute obstruction.
»



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